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Publié le 17 Septembre 2016

VIDE MERDE ?

Il y a des jours où tout semble aller mal, et finalement...

Je m'en vais vous conter, par le menu, l'aventure que j'ai eu l'occasion de vivre ce jour.
Il y a bien longtemps, ma douce Mayennaise et moi avions convenu qu'après quelques semaines de travail, il serait bon que nous nous retrouvassions pour un week-end.

Sachant la chose à l'avance , j'avais fait dans le prévoyant en acquérant mon billet de train assez tôt, cela pour pouvoir bénéficier des tarifs relativement intéressants. Je ne dis pas bon marché, car ils ne le sont jamais, même avec la carte ad'hoc, mais bien intéressants puisque moins cher que cher.

Ainsi donc, j'avais prévu de prendre le long serpent métallique qui court à travers la campagne française de Nancy à Laval et cela en passant par Paris car les conditions d'accès sont bien plus pratiques que par Lorraine TGV, cette sotte gare érigée par des politiques lorrains idiots au milieu de nulle part.

Je détenais donc mon Sésame pour aller plus à l'Ouest, avec une épreuve en cours de route, joindre la gare Montparnasse, depuis celle de l'Est, en cinquante et une minutes chrono via le monstre sous-terrain métropolitain. La chose ne m'était pas impossible puisque déjà éprouvée à quelques reprises.

Libre de mon travail à quinze heures, je me hâtai vers la gare de Nancy où j'arrivais avec un temps d'avance confortable, sans stress. Ce dernier ne tarda pas à s'estomper rapidement. A la lecture du panneau qui affiche les quais d'embarquement, j'eus la franche et brutale déconvenue de constater que l'entreprise SNCF faillait ! Un retard, qui plus est au départ, de quinze minutes était annoncé en petits points qui se mirent à briller au tableau de mon désespoir. Quinze minutes ! Quinze précieuses minutes rognées sur les cinquante-et-une imparties au trajet entre gares parisiennes. L'idée du trajet des stations de métro se transforma soudain en stations du chemin de croix, avec un loupé de train de quelques minutes à Montparnasse, en guise de crucifixion finale.

Il me fallut donc penser vite pour lutter contre l'adversité. Ce faisant, j'étais donc concentré et tout à mes pensées spatio-temporelles pour arriver à l'heure dite en cette bonne cité de Laval. Heureusement, j'avais, chose rare, mis des écouteurs sur mes oreilles pour écouter de la musique classique qui faisait, dans ces conditions, office de séance de yoga. Entre l'un et l'autre, j'étais finalement assez coupé du monde et bien préoccupé.

C'est à ce moment qu'un pauvre ère, a priori affamé, surgit dans ma zone de proximité, assez près pour déranger mes pensées. Il n'eut pas le temps de me demander quelque menue monnaie que je lui fis poliment comprendre que je ne souscrirais pas plus à sa requête qu'aux emprunts russes. Furieux, il s'éloigna en me taxant de "gros porc"... Je mis quelques secondes à réaliser car son propos final avait été couvert par la musique dans mes oreilles. C'est finalement la rémanence du son qui m'indiqua qu'il avait effectivement été injurieux.

J'en fût assez désagréablement surpris. En réfléchissant aux propos, je ne pouvais pas nier l'adjectif, eu égard à ma surcharge pondérale. En revanche, porc ??? Je me dis que la comparaison était osée, ni du côté des oreilles, ni de celui du nez, des yeux, je n'avais de traits communs avec un cochon. La seule chose qui pouvait convenir était la comparaison avec la petite queue rose en tire-bouchon mais cela s'arrêtait à la taille et à la couleur. Bref, à la contrariété du retard, venait s'ajouter l'anathème... Le voyage commençait bien.

J'avoue que j'aurais pu comprendre sa rage à mon refus, mais là... les conditions de ma bienveillance étaient un tantinet corrompues. Bref, un peu chafouin, je pris malgré tout le parti de passer outre et d'aller sur le parvis de la gare, puisque je disposai de quinze minutes de plus avant de prendre mon train. Le soleil brillait, il faisait bon. J'avisai un coin ombragé pour passer un coup de fil.

Chose faite, j'eus le déplaisir de voir s'approcher à nouveau le grand escogriffe injurieux. Il ne m'avait pas reconnu, alors que de mon côté, si ce n'était pas de la rancune, j'avais encore le souvenir des mots prononcés à mon encontre par le gaillard quelques instants avant. Il me servit le même discours. Ma réponse fut tout aussi polie mais cette fois, puisque nous avions déjà un peu de vécu commun, je lui rappelai ses propos récents en lui expliquant que ceux-ci m'inclinaient encore moins à l'aider que cinq minutes avant. Réalisant son erreur et derechef furieux, il tourna les talons en me taxant cette fois ci de bâtard, prouvant ainsi qu'il avait un lexique riche et diversifié.

Pour autant, l'annonce du retard et deux injures en moins d'un quart d'heure, ça faisait beaucoup. Ayant pris la seconde couche avant que la première n'ait eu le temps de sécher, je décidais de ne pas rester là pour attendre les finitions.

Puisque suffisamment de temps me restait encore, j'envisageai d'aller demander au personnel de la gare si le retard initial avait des chances de se réduire et si non, comment faire à Paris si je loupais mon second train. Apparemment, la chance était avec moi puisqu'en expliquant à un agent à l'accueil, j'eus le plaisir d'être immédiatement pris en charge. Un autre agent me concocta un billet... gratuit qui me permettait, si je n'avais pas le train initialement prévu, d'en prendre un autre, un peu plus tard. Ce dernier m'obligeait toutefois à faire le trajet en deux temps avec un temps d'attente au Mans. Même si je devais arriver une heure plus tard, j'étais sauvé.

Je me rendis donc sur le quai indiqué pour patienter jusqu'à ce que le train arrive. J'étais dans l'attente, une fois de plus. Pour ne pas rester désœuvré, j'entrepris de sortir le billet salvateur afin d'en prendre mieux connaissance. Je ne m'étais pas préparé à une nouvelle déconvenue.

Non seulement je devais prendre un train plus tard, non seulement il me fallait faire le second trajet en deux temps, mais en plus, d'une place en première, je passais à des places en seconde... pour le même prix ! La fête continuait.

J'étais donc sur le quai où à quelques minutes de l'arrivée du train, une annonce nous signala que le quai d'embarquement serait annoncé sous peu, laissant ainsi entendre que le quai initial n'était pas le bon. Je m’apprêtai donc à faire le trajet en sens inverse pour retrouver le wagon dans lequel m'attendait ma place.

Un TGV arriva sur les entre-faits, venant de Paris. Tous les étiquetages signifiaient donc la direction opposée à celle que je devais prendre. Toujours pas d'annonce rectificative... Je dus demander à des agents quel train me mènerait vers ma destination. C'était celui là !!! Une fois de plus, la société des chemins de fer avait failli.

Satisfait de voir tout de même mon train à quai, j'avisai le wagon dans lequel je devais voyager... un des derniers de la rame ! Cela signifiait ainsi qu'en gare de l'Est, j'aurais déjà un parcours allongé pour aller chercher le métro, réjouissance supplémentaire.

Je m'assis donc, en prenant la décision de remonter la file des wagons avant d'arriver, bagages à la main, pour me rapprocher au plus près du métro et gagner un temps devenu des plus précieux. Le train finit par s'ébranler, prendre une vitesse qui, malgré tout, ne permit pas de rattraper le retard.

Rendu dans le wagon qui me mit au plus près, je marchai donc à très vive allure à mon arrivée sur le quai de la gare parisienne pour attraper le premier métro. La vie aurait été trop simple si le métro, lui aussi, n'avait pas connu des problèmes d'allure et des annonces de perturbations.

Cependant, trempé de sueur, les vêtements aussi mouillés que si j'avais essuyé une belle averse, je finis par rejoindre la gare Montparnasse avec ses couloirs infinis, ses escaliers à répétitions, ses escalators dont forcément il n'y a qu'un sur trois pour aller dans la direction souhaitée, occasionnant une surpopulation sur celui-ci, empêchant par là même une quelconque fluidité et la possibilité d'aller un peu plus vite. La scoumoune étant la scoumoune, je n'eus d'autre choix que de m'y plier.

Haletant, suant, pestant, soufflant, j'arrivai donc sous la pendule qui m'indiqua qu'il me restait à peine quelques minutes pour monter dans mon second train. Ouf, il n'était pas parti. La chance a tourné me dis-je. Je marchai de plus belle plus arriver au wagon qui devait me mener en temps et heure à ma destination. Le mauvais œil semblait maintenant être derrière moi.

J'avoue que si le retard initial m'avait fait monter l'adrénaline, celui que je découvris pour l'aller vers Laval m'apaisa. Une fois de plus, retard au départ, dix minutes ! Je pus ainsi profiter pleinement du bain de sueur dans lequel je marinais maintenant.

Une fois arrivé dans le train, je pus souffler, me détendre, me dire que c'était gagné, que mon week-end commencerait comme je l'avais prévu.

C'était sans compter avec les aléas qui d'un retard de dix minutes au départ, firent monter les enchères, grâce à un problème électrique sur la ligne Paris-province. A peine avais-je eu le temps de me caler, de reprendre ma respiration, de profiter un peu de la climatisation que quelques dizaines de kilomètres après la sortie de Paris, la rame s'immobilisa en pleines voies ! Confus, le contrôleur nous annonça la chose en précisant que l'incident porterait le retard à... quarante minutes !

Bon, une fois de plus résigné, je décidai d'aller au wagon-bar boire une grande quantité d'eau car après la course parisienne et n'ayant rien bu depuis mon café de 13h à Nancy, je n'avais rien absorbé. J'étais donc parfaitement déshydraté et le mot est faible.

A ce moment, le contrôleur porta l'estocade. Le train étant en retard et sans que je pus comprendre la relation de cause à effet, le wagon bar était fermé... A cet instant précis, je me dis que je n'avais plus que la mort à attendre.

J'ai fini par arriver à bon port, près de cinquante minutes après l'heure prévue. Pour autant, pourquoi se plaindre, pas d'accident, pas d'attentat, j'avais la vie sauve...

Ceci dit, Macron avait raison, j'aurais du prendre le bus. Mais voilà, à la vitesse à laquelle vont ceux-ci, en partant le vendredi soir, je serais arrivé aux côtés de ma douce Mayennaise sensiblement à l'heure à laquelle j'aurais dû reprendre le lundi matin ! Quelle vie trépidante.

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Publié le 2 Juillet 2016

LES VIEUX à LA MANSARDE

Matin gris d'été qui tarde à s'installer. Couleur du ciel en camaïeux avec le toit d'ardoises de l'immeuble d'en face. Je regarde par la fenêtre du bureau. Un fin crachin donne cet imperceptible mouvement aux choses immobiles.

L'encadrement beige des huisseries mansardées tranche avec le sombre. Vitres sans rideaux ici, regard noir et vide, presque mort, du dedans vers le dehors ; et là, paupières délicates, proches l'une de l'autre, faites d'un voile blanc de coton ouvragé. Volet à peine descendu à gauche, sensation d’œil mi clos. Il y a de la vie dans ces fenêtres là.

Un œil mansarde s'ouvre, le droit. Rideau maintenu de la main, marquant la diagonale. Femme tronc, corps incliné légèrement vers la droite. Figée, doigts en embrase sur la toile immobile. Posture de marbre, la tête tournée indéfectiblement vers un même objet hors champ.

Le gauche s'éveille à son tour, dans un élan semblable. Corps plus grand, masculin. Diagonales des rideaux parfaitement parallèles, les prunelles s'activent. Ils sont là, les vieux, tapis derrière la vitre. Ils surveillent...

Elle ne bouge pas, lui non plus. Tous deux de gris vêtus, ternes, chenus, muets, statiques. Pupilles torves, statufiées ; les mansardes regardent, les humains épient.

Ils disparaissent enfin, l'un après l'autre, ou bien les deux ensemble ; puis sont de retour, à l'identique. Curieux manège. Mon oncle n'est pas loin, mais les yeux sont carrés. Contrairement aux acteurs qui jouent la poésie, ces deux vieux là sont pathétiques. Regard inquiet, mi caché. Me revient à l'esprit cette affiche de guerre "Silence, l'ennemi guette vos confidences". La vue a remplacé l'ouïe, l’œil l'oreille. Il s'agit de veiller, jusqu'à en devenir suspicieux.

Cette attitude, je la connais, pour l'avoir vue tant de fois dans ma belle région. Le furtif mouvement des rideaux qui s’entrebâillent à peine, juste pour laisser passer le regard, savoir se qui se passe, se trame au dehors, devant le logis clos. Méfiance... de tout... de rien. Judas sociologique sur le microcosme du quartier, de la rue, sur l'évènement, même futile,qui vient troubler le quotidien. Le Lorrain est craintif. Il guette, c'est dans ses gênes.

Un œil-mansarde s'est ré-ouvert. A force d'observer, il est injecté de sang, foulard écarlate sous la tête-pupille de la dame. Plus d'une heure déjà qu'ils font le va et vient, qu'ils vérifient sans cesse, qu'ils s'usent à espionner. Œil fermé, œil ouvert, rideau qui se tire... se replace. Ils s'en vont et reviennent, les vieux ; et reprennent inlassablement la position.

La situation, anodine au départ, curieuse ensuite, a dépassé l'insolite. Le tragique de la crainte cède la place au comique de répétition.

Que pensent-ils ? Que se disent-ils ? Impossible à savoir, et peu importe. Ils sont là, gris comme le ciel, tristes comme le temps, figés comme les gisants, derrières leurs rideaux, dans leur petit appartement, dernier rempart contre le monde qui menace. Acteurs involontaires d'une tragi-comédie, marionnettes d'un jour d'une vie que je sens étriquée, pour être si méfiants de la chose présente..

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Publié le 1 Septembre 2015

SOIE ION PRèS SCIE

Ayant matutinalement acquis quelques fèves fraîches à vil prix, n'étant pas particulièrement en veine d'inspiration culinaire, j'avisai l'internenette pour confectionner une soupe avec ces légumineuses de la famille des Fabaceae, sous-famille des Faboideae, tribu des Fabeae, la maison ne reculant devant rien !

Ainsi, après avoir tapoté mon clavier pour m'enquérir de la préparation, faisant une confiance sans faille à Goût Gueule... forcément, pour la cuisine, on n'a pas encore trouvé mieux, je tombai sur le site qui me proposa la recette du potage à la paysanne.

"Vertuchou !" m'écriai-je tout de go, ajoutant, à l'instar de Boucle d'or constatant l'adéquation parfaite entre sapidité, température et quantité de soupe de petit ours et son propre goût : "c'est juste comme il faut !"

Il n'en fallu pas plus de temps qu'un élastique tendu à tout rompre pour aller exploser la mouche bleu moiré posée sur le fromage, pour aviser la confection de ladite soupe.

Etant bon prince de nature, je vous la livre telle qu'écrite :

Potage de fèves à la paysanne
« Ce potage est une véritable célébration au printemps. Quoi de plus beau que les fèves pour célébrer tout les légumes nouveaux
. »

Ingrédients pour 6 personnes :

1 kg de fèves écossées
1 petite botte d’oignons nouveaux
1 branche de céleri
3 grosses pommes de terre
1, 5 l d’eau ou de bouillon de volaille
15 cl de crème fraîche
Beurre
Sel fin
Poivre noir
1
bouquet de persil

Préparation

Préparation des ingrédients :
Epluchez et émincez les oign
ons

Epluchez et coupez le céleri fines tranches, épluchez les pommes de terre.

Lavez et ciselez le persil.


Préparation :
Dans une grande casserole, faites revenir dans le beurre les oignons et le céleri, sans prendre coule
ur.

Mouillez avec l’eau, ajoutez les gousses et les pommes de terre, salez et poivrez.

Faites cuire à feu vif, 30 minutes.

Mixez le potage et ajoutez la crème fraiche, mélangez et parsemez de persil ciselé.

Je me mis donc en devoir d'exécuter à la lettre la recette.

J'avoue qu'arrivé au moment où il est dit "ajoutez les gousses", j'ai été pris d'une grande perplexité. Mon côté pointilleux, voire tatillon, très respectueux du sens exact des mots m'incita à vérifier si j'avais bien lu... effectivement, il s'agissait bien d'ajouter les gousses.

Pris d'inquiétude sur ma connaissance botanique, je sentis le doute m'envahir. Appellerait-on "gousse" ce que je pensai être la graine ? Que nenni ! Après une vérification étymologique du mot, je fus rassuré, mon interprétation était la bonne, à dire que la gousse était bien l'enveloppe, la cosse, comme on dit aussi. Certes, dans les synonymes je trouvai aussi "légume", mais cela n'apporta rien à l'affaire.

J'étais donc crucifié ! Que fallait-il faire ?

Ajouter les gousses, respectant au pied de la lettre la recette, au risque de proposer à mes convives une soupe infecte, et qui plus est, pouvant être considérée comme "au rabais", fruit d'une pingrerie qui m'aurait fait garder le meilleur pour moi ?

Suivre la voie de ma connaissance botanique, pas si lacunaire que ça, mais enfreindre la recette au mépris de son auteur, me faisant ainsi passer pour un fat ?

Je décidai donc de tout jeter et d'aller me servir un whisky pour retrouver un tantinet de moral et de dignité humaine. Quant à mes invités, une chance... je ne les avait pas encore sollicités.

Il y a des jours où le net me laisse vraiment rêveur.

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Publié le 26 Juin 2015

LE SENS DE L'AVIS

Loi de Murphy, encore et encore...

Tu fais une colopathie aigüe, qui te prive de tes jambes, te cloue au pieu pour la semaine, les tripes en grève, l'intestin façon frères Montgolfier. Alors tu consultes la faculté, qui s'inquiète, te vampirise, t'électrocardiogrammise, te scanne et enfin te rassure, te dispense la bonne médecine, propre à remettre le transit en route.

Tu t'exécutes, plongeant la canule du lavement à l'endroit propice qui est double : l'endroit de la plongée corporelle et le lieu où tu pratiques l'acte, le moins possible éloigné des lieux d'aisance, au risque de te rejouer le tsunami de Sendaï - 2011 - à l'échelle de ton appartement. Arrive ce qui doit arriver, la médecine l'avait prescrit et prévu. Telle la limace de mer sortie des eaux, tu te vides... ouf ! Mais bon, si la place est nette, encore faut-il que la machine se remette en route.

Alors tu prends ton mal en patience, après avoir dégusté encore une bonne fois à cause de la chimie qui t'a visité. Une heure, deux... une nuit... Ton unité centrale te dit bien que, même si tu as absorbé bien peu de choses, eu égard à la forme piteuse dans laquelle tu te trouvais et à la trouille d'ajouter un grade sur l'échelle de Richter de la douleur tripopathique, il faut que tu fasses contre mauvaise fortune bon coeur et que tu livres encore un peu de ton intérieur. Mais le courant ne passe pas encore bien entre l'UC et le périphérique et si l'envie est là, la concrétisation tarde.

Là encore, une heure, deux... pas une nuit parce qu'il faut dormir, mais assis, en attente, comme un voyageur dont le train n'arrive jamais, bien qu'annoncé toutes les minutes. La chose n'en finit pas de finir. Enfin, une façon de convoi s'annonce, plus précise, mais encore bien timide, et là où tu avais prévu deux rames de wagons, tu constates amèrement que seule la motrice se pointe... Shit, si j'ose dire.

But the show must go on. Alors, tu te reprends, après des heures de j'y va-t'y j'y va t'y pas, la tripe enfin à l'étal, l'esprit tranquille, tu abandonnes le doux nid, en vue d'acheter les nourritures propres à te restaurer, te réhydrater, te redynamiser... et aussi à t'aider à achever, tel Hercule, le récurage des écuries d'Augias. Tu montes donc dans le véhicule qui te porteras à quelques encablures de là et tu commences tes courses, heureux de tenir enfin debout sans considérer le caddy comme un déambulateur.

Le chariot se remplit peu à peu, réflexion à l'appui sur l'effet + ou sur l'effet - de l'aliment choisi. La rédemption demande un minimum de bon sens. Tu as quasiment fini, il reste une chose ou deux à acquérir. Tu circules dans le dédale des rayons, au milieu de la foule, car ton dysfonctionnement ne t'a pas permis de venir à une heure de moindre fréquentation. Voilà, c'est presque bon...

Et là, le bug ! La partie basse de toi même se désolidarise de la partie haute et décide, à l'instar de la Grèce en crise, de faire ce qu'elle veut. Tous les voyants au rouge, sirène annonçant le cataclysme, syndrôme AZF... Le transit se manifeste, là, à l'improviste, entre les palmiers Lu et les paquets de café, à côté de la grosse dame qui n'en finit plus de gaver son chariot, juste devant le bambin qui pousse son mini-caddy, loin des caisses, loin de ton nid et à 10 000 années-lumière de ce lieu intime que tu cottoies tous les jours dans l'indifférence générale et qui maintenant, te semble être le plus salvateur du monde.

Alors là... vraiment, tu comprends le sens du mot DETRESSE...

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Publié le 28 Août 2014

Je sortais à peine des lieux d'aisance où j'avais pu, à grand plaisir, soulager mes flancs. Propre, comme maman m'avait appris à l'être enfant, j'étais maintenant occupé à savonner mes mains d'une douce mousse délicatement parfumée.C'est à ce moment précis qu'il entra.

Il me contourna pour atteindre la vasque murale où lui-même allait pouvoir épancher ses humeurs mauvaises, satisfaisant ainsi au plaisir du besoin naturel.

Face au lavabo, je rinçais mes mains d'une eau douce et limpide ; je pouvais, grâce au miroir sis au dessus du meuble devant moi, distinguer ce qui se jouait dans mon dos. Les urinoirs, au nombre de deux, étaient séparés, discrétion intime oblige, par une paroi verticale qui montait jusqu'au dessous d'aisselle d'un individu de corpulence normale.

L'homme se rendit tout de go vers la plus éloignée des vasques, s'installa dans la position de l’urineur debout, et, vraisemblablement, dans le plus grand calme, commença à se soulager. De mon côté, le finissais les ablutions. C'est à ce moment que le miroir me permit d'assister à la scène qui se déroulait derrière moi.

L'homme leva nonchalamment le bras gauche, posa le coude sur la séparation translucide et d'un même élan, vint loger sa joue gauche au creux de paume de sa main. A cet instant, je trouvai la chose amusante mais le tableau dura plus que de raison.L'homme était immobile, figé, de marbre. La lumière était douce, aucun bruit intempestif ne troublait l'événement quasi sculptural.

Cet immobilité m'interpela. L'homme était-il soudain pris d'une nostalgie profonde, ou bien frappé de cette terrible maladie de l'endormissement soudain, ou pire encore d'une cystite ravageuse qui pousse au goutte à goutte ? J'en restai fort intrigué.

Au moment où je me tournai vers le sèche mains pour parachever l'instant hygiénique, le tableau inédit s'interrompit, la scène s'anima ; l'homme se mût, quitta les toilettes sans mot dire.

L'instant qui venait de se dérouler dans le huis clos de cet endroit dédié aux petits et grands besoins, instant dont j'avais parfaitement distingué chaque moment, tenait de l'art statuaire. La posture m'avait fait penser à ces bronzes de la seconde moitié du 19ème, sculptés par le mentor de la belle Camille Claudel.

Indéniablement, je venais de croiser le Pisseur de Rodin.

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Publié le 4 Novembre 2013

Gris. De cheveux, de moustache, gris du tailleur et du costume, gris dehors, gris dedans. Ils sont face à face, le repas achevé. Lui, sirotant un café, elle, les yeux dans le lointain. regard de chouette. Tête à droite, tète à gauche, elle ne voit pas ce qu'elle regarde. Lui, regard figé, tasse à la lèvre, petites lampées, la vue n'outrepasse pas le verre de lunette. Immobiles ou quasi. Elle, les yeux s'animent à peine, cherchent vainement alentour ce qui réveillerait le dedans. Lui, toujours au goutte à goutte éthiopien, kawa trop chaud peut-être ? Le temps passe, un temps las. Le regard dèjà morne s'éteind, l'ennui les envahit, ou l'inertie du quotidien. Je te connais trop bien, tu me devines au jour le jour. Tu ne m'étonnes plus, je ne t'apporte rien. Trop de jours en commun ?...

Soudain le mouvement ; il se dresse, se meut vers elle qui se lève à son tour, s'approchant du manteau qu'avec délicatesse il tend. Elle l'enfile sans bruit et dans le même élan, il la prend par le bras. Sans un mot, comme avant, ils quittent la brasserie, traversent la grand place, s'enfoncent dans la nuit...

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Publié le 1 Septembre 2013

Faire la nique à la camarde, voilà bien une idée que je pensais loin de moi, du haut de mes cinquante-cinq printemps, en cette fin d'août. Et pourtant...

Tout à mes préparatifs de rentrée, boucler la valise, prévoir les petits cadeaux de vacances, envisager une reprise prochaine, je m'affairais. Après quelques courses dédiées aux douceurs à offrir à mes proches, je regagnai le doux logis estival.

Garé assez loin d'icelui, j'envisageai donc de m'y rendre pedibus, sur un terrain qui n'inclinait pas plus dans un sens que dans l'autre. L'urgence n'étant pas de mise, je marchai tranquillement.

A mesure de l'avancée, la sensation apparut. D'abord fugace, le rétrécissement thoracique se fit sentir plus intensément, s'amplifia, prit une place insensée.Une fois rendu, il me manquait la moitié de la respiration. Non que j'eusse égaré un poumon au long du trottoir, mais bien parce que dans le binôme "cage thoracique", le premier terme avait largement supplanté le second. Étau respiratoire, oxygène raréfié, ventilateurs en grève, je me sentais rabougrir.

Après un effort conséquent pour éviter tout effort, je pus compter la mésaventure, grâce aux soins de ce bon Monsieur Bell, à mon médecin traitant, à six cents kilomètres de là. Il ne me fallu pas plus de temps pour comprendre la gravité de la sentence qu'à une guillotine bien affutée pour trancher dans le vif.

A l'énoncé sémiologique de mes affres, le médecin refusa tout de go de me fixer un rendez-vous dans les quarante-huit heures et je saisis, à son insistance à m'envoyer gonfler les statistiques d'entrées aux urgences lavalloises que l'incident n'en était finalement pas vraiment un.

Ce que j'avais pris dans la rue pour quelques épisodes de brise légère n'étaient de fait que le courant d'air du mouvement circulo-alternatif de l'outil de la grande faucheuse. Si je n'avais pas mesuré l'importance de la chose, le médecin au nez fin avait bien détecté le poste de maître E potentiellement vacant à la rentrée !

L'homme étant bon pour son prochain, nonobstant sa tendance à être mortel, infirmier(e)s, urgentistes, médecins de tous poils s'affairèrent à éloigner le spectre en identifiant progressivement le moyen qu'il avait choisi pour me faire passer de vie à trépas : embolie pulmonaire massive ET, la maison de l'au delà ne reculant devant aucun sacrifice, bilatérale ! Rien de moins. La faux était donc de taille...

Bien heureusement, si le chapeau, et ce qui le soutient, avaient failli tomber tant le coup si près était passé, je restai debout, fragile, mais debout. Cela grâce aux bons offices du corps médical qui m'aidant à faire la nique à la mort, a réussi à me faire passer de l'embolie à l'embellie pulmonaire !

Puisqu'aujourd'hui je peux commencer une nouvelle vie, puisque je verrai encore le soleil se lever, puisque le barrage a été édifié contre cette garce de faucheuse, que tous ceux et toutes celles, hôspitaliers ou non, qui ont permis cela de loin ou de près, soient ici remerciés. Je leur dois la vie, je le sais.

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Publié le 13 Avril 2013

Je le confesse...


J'ai moi aussi un patrimoine...
Ni chien, ni chat,  et pas d'ânesse.
Ni blé, ni seigle, ni avoine.
Trop bien caché aux Caïmans.
Fortune et cash à Saint Domingue ?
J'eus trouvé cela infamant
D'entrer dans un tel bastringue.
Vide sidéral au Luxembourg.
Néant total au Lichtenstein.

Et cependant...


Une voiture grande
et vieille et break et bleue
Plusieurs paires de lacets, au cas où
Petit appartement,
avec vue sur la rue
Deux ou trois boites de thon,
Une de miettes de crabe
acquise il y a peu.
Et des stylos à bille,
bien plus que de raison
Plus de bouteilles de vin
que ma cave n'en contient
Mais ça... c'est l'addiction.
10€ sur un compte,
En attendant du mieux.
Une belle chaussure noire,
pour marier les lacets.
Un demi pain complet
et un semi-complet entier
pour déjouer le fisc.
Une autre chaussure noire,
mais dextre celle-là.
Des acquis bien scolaires,
qui ne valent plus grand chose.
Et puis des connaissances
dont deux boulangers bio.
De la bétise en masse.
Des rayons de soleil
et souvent de la pluie.
Quatre tranches de pain
Dont une un peu rassie
Et enfin pour finir
Pas de raton laveur
Mais bien un cochon d'inde
avec le sparadrap !
Voilà, j'ai tout avoué
Et m'en trouve serein.
Je peux enfin aller
affronter mon destin
Sans honte ni regret
de ne posséder rien.

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Publié le 9 Janvier 2013

Nous nous étions fixés rendez-vous par téléphone, dans la froidure de l'hiver : lundi 20h. Lui ayant transmis mes coordonnées téléphoniques, j'eus la chance de l'entendre deux jours avant notre rencontre. Il en avançait l'heure, à notre commune satisfaction.

 

Le jour dit, la rencontre eût lieu dans l'intimité d'un petit appartement. Il m'invita à prendre place face à lui. Timides, nous échangeâmes quelques mots de convenance, la fraîcheur du temps, la reprise du travail après les fêtes de fin d'année. Yeux bleux, cheveux courts qui masquaient mal une petite cicatrice au front, il était légérement vétu, bras nus. Sa voix était posée, rassurante ; j'étais en confiance.

 

Rapidement il pris ma main gauche dans la sienne, chaude, douce. De l'autre, il allait et venait sur la naissance de mon bras. Ses paroles continuaient de me bercer, calmes, apaisantes. Les futilités passées, nous abordâmes ce qu'était chacun de nous, la cause de notre rencontre, nos vies... Ses gestes maintenaient l'emprise, ne lachant ma main que pour mieux l'appréhender, autrement, toujours dans cette volupté du contact des peaux. Souvent son regard croisa le mien  sans toutefois encore oser le soutenir, nos liens étaient moins visuels que tactiles, au rythme de sa voix posée.

 

Une demie-heure passa, vite, si vite. Il pris l'initiative de se lever, lâcha ma main. Entré dans la pièce qui jouxtait celle de notre premier contact, il m'invita à le suivre...ce que je fis, encore un peu timide.

 

Ce qui suivit me remplit d'aise, j'obtins de lui ce que ne n'aurais jamais pu oser espérer : trente séances supplémentaires de kiné  pour rééduquer mon poignet !

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Publié le 30 Novembre 2011

Une réelle amitié m'avait lié à lui depuis mon arrivée, en 72. De fait, il n'avait eu de cesse, après notre rencontre, que de m'apporter aide et soutien.


Cette relation, d'abord emprunte d'une certaine distance de ma part, passa fort rapidement de connaissance à copinage et de copinage à amitié. Tant et si bien que quelques semaines après notre première discussion, nous prîmes le pli de nous retrouver régulièrement. Les bars, pubs et autres lieux où coulent bière, whisky et autres liquides qui catalysent la convivialité devinrent nos QG du soir.
"Nous ne sommes pas pays, se plaisait-il à répéter à l'envi lors de nos veillées interminables, mais nous venons du même continent, toi et moi" Forcément, au bout du monde, la géographie natale rapproche.
"Je suis ici depuis longtemps ; maintenant je connais tout de ce pays, ajoutait-il"
Après ses études, il avait dû quitter son pays d'origine pour des raisons restées assez obscures. Il m'avait dit souhaiter oublier cette vie antérieure. Trop pleine de douleur sans doute. Il avait travaillé dur pour s'intégrer dans ce pays et avait finalement fini par trouver un job sérieux et durable. Il semblait heureux et voulait en faire profiter ceux qui comme lui, débarquait dans l'inconnu.

Pourtant, malgré cela, malgré le lien qui nous unissait, malgré la fréquence de nos rencontres, de nos évasions communes dans les limbes de l'esprit de vin, je ne tardai pas à ressentir une sorte de gêne à son contact. Je mis un temps non négligeable à réaliser ce qui m'avait conduit à une telle perception des choses. Nos rencontres perduraient mais un événement avait jeté le trouble dans mon esprit. Plus exactement une conversation ou plutôt non, une simple phrase... qui m'avait conduit à le regarder, autant qu'à l'écouter.

J'avoue que je n'avais jamais particulièrement prêté attention à son aspect extérieur tant ses propos étaient toujours brillants et captivants. Il ne paraissait pas athlétique mais les proportions de son corps, maintenant que son image me revenait, tendaient à la perfection. Son visage répondait également à une forme canonique, traits fins mais d'une ferme masculinité, yeux bleu cristal, cheveux blonds courts lissés, denture parfaite.

Ce fût certainement cela. Le choc entre ces mots, pourtant si simples, et ce corps sans tare.
Une phrase... une phrase en réponse à ma plainte.
"J'ai mal aux dents" m'étais-je plaint alors qu'il m'avait salué d'un "comment vas-tu mon ami ?"
A ma réponse, il avait souri, mais d'une façon inhabituelle, plus dure qu'à l'accoutumée.
"Je connais quelqu'un qui pourrait t'arranger ça" avait-il poursuivi sans ce départir de ce sourire je finis par trouver plus que glacial... Le ton de sa voix avait changé mais je ne compris qu'à sa seconde réplique de quoi il s'agissait.
"Un dentiste de tes connaissances ?" questionnais-je, encore crédule.
"Peut-être... " avait-il lancé avec une prononciation teintée d'un accent que je ne lui avais jamais entendu auparavant.
Je trouvai la réponse définitive à mon malaise quelques secondes après.
Dans un crissement de pneus, une voiture fonça sur lui et le heurta dans un bruit sourd avant qu'il ne put poursuivre sa phrase.

Il gisait au sol, inanimé. Le sang coulait de son oreille droite. Le véhicule venait de tourner prestement au coin de la rue. Tétanisé, j'avais été le témoin d'un assassinat. Je me penchai rapidement sur le corps désarticulé, pour constater que la vie l'avait quitté sous l'effet du violent choc. Au milieu des affaires dispersées de sa sacoche, une roulette chirurgicale dépassait d'une enveloppe à entête du ministère de l'intérieur du Chili sur laquelle je pus lire "à l'attention d'Helmut" 

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Publié le 12 Novembre 2011

Debout derrière moi, dans ce grand parc de Montaigu, sous les frondaisons, paisiblement à la discussion potagère avec un sien ami, dans les derniers soleils d'un automne encore chaud, il s'effondra. Certes, il était fatigué, journée passée debout à vendre le bon pain préparé la nuit durant par celle qui partageait sa vie et avec qui il affectionnait de pétrir bien évidemment. Rien ne laissait présumer de cette chute si soudaine. Une bière, plus tôt partagée, n'avait pu l'enivrer à ce point. Que s'était-il passé ? Qu'avaient décidé les cellules de cet agrégat de carbone et d'eau pour ainsi s'affaler mollement, sans raison apparente ? La flemme de ranger la dernière table guillotine à doigts de campeurs ? La motivation en chute libre d'aller livrer ses miches au dixième congrès des rossignols contestataires ? Peut-être l'envie libidino-écologique du contact direct avec dame nature ? Que nenni. Rien ! Rien de rien ne justifiait, vu de l'extérieur, ce rapprochement aussi rapide que viril et dorsal avec la terre ferme.

 

Mais les faits étaient là, il était maintenant allongé à mes pieds, grimaçant. Passé de l'érection à la

station couchée, comme si une société de démolition l'eut, à l'instar de ces barres d'immeubles qu'on élimine, miné de part en part... Une chute en mouvement, cela peut s'entendre, se concevoir et au pire s'accepter, elle est dans la logique des choses que la physique sait démontrer, mais là ! Debout, immobile, puis au sol, dans l'instant, sans que la moindre inertie n'ait pu l'y entraîner. Instant de surprise, que dis-je, de stupeur, car la vie coulait paisiblement puisque l'heure de plier bagages avait sonné, la recette du jour étant faite et bien faite, assez tôt dans l'après midi, au bonheur affiché de la patronne. La chute avait été ontologique, que dis-je axiomatique. Impossible à démontrer, impossible à réfuter... le sourire du blessé en témoignait. Il y avait de la pomme de Newton à l'intérieur de cet homme là.

 

Cependant, eu égard à sa face grimaçante, il n'était plus temps d'écarquiller les yeux sur ce pauvre bougre qui maintenant soufrait tel un supplicié mimant avec un succès certain le pli des yeux asiatiques et l'éternel sourire nippon ! Seul le nez froncé rappelait que l'homme n'en était pas à une nième reprise du mime Marceau mais bien à la douleur. La bonne humeur s'était effacée des visages amis, préoccupés à apporter aide et réconfort à l'affalé. Regards graves et inquiets sur une interrogation : de quoi souffrait-il ? Le cœur allait-il lâcher de suite ou faudrait-il attendre de longues semaines avant de festoyer à la mémoire du défunt ? Nous rejouait-il la transe vécue quelques jours plus tôt, alors qu'il pensait incarner le nouveau Messie ? Non, la réponse fût à la fois plus rassurante et nettement moins excitante, religieusement parlant.

 

"C'est la cheville, ça m'arrive de temps en temps... " pût il lâcher dans un souffle.

"Mais là, ça fait  vraiment mal !" continua-t-il, la bouche tordue dans une position qui lui faisait remonter les commissures au niveau des oreilles en une publicité sympathique pour les pastèques de plein été à l'étal des maraichers du Sud. C'était somme toute assez bien réussi comme étude de masque type Commedia d’el Arte. Nous étions en cercle autour d'icelui, prêts à applaudir devant tant de professionnalisme dans l'art de la mimique. Tout ça sentait l'Actor Studio, le vécu... C'est à ce moment, que, chaussette baissée, nous vîmes la cheville qu'il massait. Le galbe sportif de cette jambe était intact et l'endroit incriminé ne laissait poindre la moindre tuméfaction violacée qui nous eût sitôt, et renseignés et inquiétés. C'est dans ce bain de perplexité, après un passage du chapeau pour ce rôle interprété à la perfection, que l'idée de la glace naquit. En effet, constatant que les trois milles et quelques euros recueillis pour la prestation n'apaisaient pas l'acteur, une amie fût dépêchée auprès de la tente de la sécurité civile afin de quérir de quoi soulager la douleur. Nous attendîmes donc le petit sac de glaçons salvateurs. Quelques instants plus tard, la bienfaitrice était de retour, au pas de course mais les mains vides.

"Tudieu ! " s'exclama l'un d'entre nous,

"Foutrecul" surenchérit un second.

"Ben alors ?" conclut un troisième, en manque de lexique.

 

La réponse arriva avec la camionnette qui suivait de quelques dizaines de mètres la jeune femme. Le petit groupe qui s'était constitué autour de l'adepte du rapprochement du sol fût alors saisi par une grande perplexité. La glace n'était-elle livrée qu'en pain de 100 kg ? Faudrait-il se mettre à la recherche d'un pic à glace, objet assez rare chez les boulangers, pour briser le bloc et adapter la taille du glaçon au mal ? Allait-on nous séparer ex abrupto, avant même l'heure du Berger, celle qui se conjugue avec deux glaçons, de l'être aimé de sa pétrisseuse, apprécié de ses clients-amis et parfois plaisanté de ses amis-clients ? Un homme ganté de latex translucide descendit de la camionnette. Il était affable.

"Rien ne sert de courir" dit-il avec un petit sourire narquois, "On va voir ça".

 

Une couleur pâle s'était imposée en lieu et place du rictus des premières douleurs sur le visage de celui qui avait été la victime de son propre corps. La souffrance persistait mais on y lisait maintenant en surimpression un masque de plus, celui de l'inquiétude. L'homme dépêché auprès de notre ami auscultait. Il prit la cheville en main, palpa, tourna doucement, de droite à gauche, de haut en bas et inversement, observant les réactions du blessé. Les traits de ce dernier, dans les meilleures éditions de la bible illustrée pour catéchisme juvénile, auraient aisément pu suppléer n'importe quel apôtre voué aux lions. Le disciple d'Hippocrate finit par se lever, la mine grave, se dirigea, sans mot dire vers l'arrière de la camionnette. Egalement muet, chacun d'entre-nous imagina, qui des attelles, qui une orthèse, qui un compressif façon femme éléphant. L'homme continua son chemin au delà du véhicule sanitaire, ce qui eût pour effet d'installer un climat pour le moins en contradiction avec la météo du jour. Point de baguettes de bois, pas plus que de cire ergothérapique, de bande Velpeau ou de glaçon. L'homme revint avec deux forts des halles, précédant un camion plus haut et plus terne que l'ambulance.

 

"Mais... " s'étonna la miteronne en chef.

"Qu'est ce que... " souffla le gisant.

"Ben... !!!" osa le troisième, toujours en mal de vocabulaire.

"Vous ne l'emmenez pas avec l'ambulance ? " reprit la boulangère.

"Non madame, l'ambulance reste ici" lança l'homme de la sécurité civile,

 "... et dans son cas" poursuivit-il en se tournant vers les deux molosses

"... il vaut mieux qu'on vous le confie".

 

Nous eûmes tout juste le temps de dire adieu à notre ami, avant que les équarisseurs le chargent dans leur benne...

 

Je dédie cette nouvelle, librement inspirée d'un fait réel, à un ami cher, bien que fragile des chevilles...

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Publié le 11 Juillet 2011

Itinérance

Femmes aux cheveux fleuris dans le soleil éclatant de l'été qui arrive. La chaleur monte doucement, l’eau porte sans peine ses reflets moirées. Bach, Schubert, Satie colorent l’espace de douces notes portées par le temps. La pianiste au pieds nus joue. Ses doigts ondulent sur le noir et blanc musical, clavier partition, sonorités douceur, pleinitude. De liseron, les enfants tressent les couronnes. Le piano les rend sages, attentifs. Les femmes échangent doucement, assises au bord de l'eau, dans leur belle maturité. Visages que la vie a formé, marqué de l'expérience, mais si doux ; les notes les entourent, traversent l'air, les subliment. Les hommes sont plus loin. Ils s'affairent, oeuvrent à la tâche, fraternels. Le piano cède la place, l'accordéon survient, errance de l'instrument, balade au gré des pas. La Mayenne apprécie, frémit encore de bonheur. Elle coule sans courant, laissant l'eau apaisée, les humains subjugés par la beauté du lieu que la musique éclaire.
Moment de grand plaisir, moment d'éternité, que la vie a fait naitre un beau jour de juillet.

 

Dédicace à Sophie, pianiste aux pieds nus

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Publié le 11 Mai 2011

Midi trente.

Le soleil vulcanien épaissit l'air.

Le ciel hésite entre bleu nimbé de blanc et noir de plomb.

Le grand crème me brûle un peu la gorge.

C'est idiot par un temps si lourd... pas envie d'autre chose.

La brise s'est définitivement absentée.

Rendez-vous chez le notaire à dix-sept heure.

Immobilité du corps, va et vient des pensées.

La sueur me perle au front.

Seuls les yeux bougent, merveilleux organes

Et me font oublier...

Les épaules brun acajou de la serveuse passent et repassent.

Installation des tables, service de boisson.

Là un gourmand succule le pain tartiné de tapenade.

Ici trois encravatés commandent trois pressions.

Au loin, assise sur la lice qui ceint la place

Elle croque une pomme

Perdue dans ses pensées

Je regarde

Les yeux cachés, elle goûte

Fraicheur du fruit, chaleur intense

Une jambe repliée sous elle

L'autre mollement étendue

La jupe s'ouvre un peu

Encore une gorgée de café

L'esprit s'envole

Le mollet, le genou

L'amorce de la cuisse

Femme, si femme

Sans la déshabiller

Je lui vole son corps

Réduit à cette jambe

Les bruits s'estompent

Je suis oeil

Je suis bouche

Café amer

Peau ambrée

Jamais elle ne saura

Qu'en ce jour de printemps

Je lui ai fait l'amour

Je l'ai aimée des yeux

Il fait si chaud.

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Publié le 5 Janvier 2011

Les blés brûlent sous le soleil. Quatorze coups retentissent, aussi épais que le bronze du bourdon. Debout, mains soudées aux barreaux, immobile, les yeux sont rivés à la grange au-delà du champ. Samedi 12 juillet, jour anniversaire, jour souvenir, comme tous les ans. Rien ne vient agiter les longs cheveux qui coulent en vagues noires sur son dos.  Personne dans les couloirs.

 

Bénaménil non loin du front. Elle le revoit, au jour du mariage, sur les marches de la petite église. Il est beau dans son habit bleu de soldat. Elle est du siècle. Elle est jeune encore. Lui, vingt ans à peine ; elle, dix-sept. Elle l’aime. Sa robe immaculée tranche sur l’uniforme.  La procédure est en cours. Soutien de famille, il doit être démobilisé. La vie est belle, elle est heureuse.

 

12 juillet, dans une guerre qui s’étire, la camarde lui enlève son homme. La guerre vole son amour en plein été. Il ne vient  pas la rejoindre ce jour de 1918. Sa permission commence ce soir. Un éclat d’obus le fauche en plein après-midi. Il décède dans l’heure qui suit. Elle est veuve. Sa tête éclate à son tour, brûlée par un milliard de kilowatts de désespoir.

 

Six ans. Six ans depuis ce jour. 12 juillet 1924, elle l’attend, enfermée. Elle ne parle à personne, ne devise jamais. Ses yeux sont vides ou tellement profonds qu’on risque de s’y perdre. Le déodorant de Philadelphie, luxe des luxes, offert par son homme ne quitte pas sa poche. Le parfum évanescent la rattache à lui. Mais pourtant… elle ne vit plus.

 

12 juillet 1924, elle le pleure à jamais, terrée dans sa folie. La sidération ne la quitte jamais. Elle perd le sens, repères atomisés, ne se souvient de rien, si ce n’est de la date. Seul le temps lui importe. L’espace n’existe plus. Il y a l’hôpital, il y a aussi son corps, sa tête, trois prisons emboîtées. Elle veut s’échapper. Partir. Le retrouver. Sans conscience de sa mort, elle compte jour à jour. La durée lui est une autre prison. Quand le rejoindra-t-elle ?

 

Depuis six ans, elle vit prostrée. Plus de mille huit cents jours qu’elle est internée. Errant dans les couloirs longs, sombres et froids en dépit des chaleurs estivales de Lorraine. Fantôme d’une femme qui hante le dortoir ou la salle de soins. Chemise blanche, pieds nus, elle ne vit autrement. Elle s’arrête toujours à la même fenêtre où la croisée des bois et les barreaux quadrillent sa vision. La vitre qu’on a oublié de mastiquer lui est indifférente. Elle ne voit que la grange… et lui.

 

Le fermier s’active sous le soleil, les épis ondulent en vagues d’or légères. Il attèle le cheval, prépare la faucheuse. C’est lui, dans son bel habit bleu… le rejoindre, vite. Elle ébauche un pas de côté mais ses mains sont crispées, ancrées infiniment aux barres de métal. L’homme s’évanouit de sa vue, absence de cheval, absence de charrue. Cela n’est qu’illusion, création de l’esprit, spectre que son cerveau génère au quotidien.

 

Les jours succèdent aux jours. Trop longues nuits, journées trop infinies. La perception de la durée l’enfonce dans la démence. Les heures deviennent jours, les jours des années. Mais il est toujours là, malgré le vent, la pluie ou encore le brouillard. Il attèle le cheval, Sisyphe des labours. Et puis il s’en retourne, la laissant à ses larmes. Jamais il ne la voit. Jamais il ne l’appelle. Et pourtant elle est là qui l’attend, qui l’aime à la folie.

 

« La pendule fait tic tac tic tac… » Charles Trenet passe sur une lointaine radio. Elle ne l’entend pas, pas plus que le cliquetis des courriers que le secrétariat doit dactylographier. Plus le temps passe, plus les geôles s’imbriquent. Une tête malade sur un corps décharné. Des murs tristes et sales. Les barreaux des fenêtres qui se couvrent de rouille. Et puis le temps qui freine, refusant de passer, cristallisant sa vie, distillant sa douleur.

 

12 juillet 1944. Accrochée aux barreaux depuis maintenant vingt-cinq ans passés, elle s’épuise de tristesse. Son amour n’a jamais failli. Elle regarde toujours la grange, ou plus exactement ce qui reste debout à force d’abandon. Vingt-cinq ans qu’il apparait et puis soudain s’éclipse.  Elle est cadavérique, son cœur est consumé. Vivre ? Encore… ? Cherchant au plus profond de son âme brûlée, dans un cri déchirant, elle l’appelle. Il se tourne vers elle, lui sourit. Les mains lâchent doucement prises, les jambes plient. Le corps grêle tombe sans bruit et se fige à jamais. Elle le rejoint… Enfin !

 

 

 

 

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Publié le 2 Janvier 2011

La balançoire oscille doucement au rythme des mouvements que lui imprime Juliette. La brise tiède des congés finissant apaise la fraîcheur des dernières soirées d’août. Juliette est rousse. Quelques pointes curcuma lui épicent les pommettes. La discrète tavelure rehausse l’améthyste de ses yeux en amande. La peau diaphane de son visage au sourire carminé tranche avec la crinière flamboyante. Assise, impassible, rythmant le va et vient aérien, Juliette observe. Un flash rougeoyant jaillit à chaque passage de la fillette dans le rai du soleil qui décline.

 

Au loin, au-delà du sapin isolé parmi la jachère fleurie, dans le jour qui s’achève, un homme. Affairé, concentré, il œuvre. Tout de blanc vêtu, masqué d’un tulle fin accroché au chapeau, il manie l’enfumoir. Dans l’air pur des sommets, que nulle brume ne trouble à cet instant, un nuage protéiforme l’entoure. Les abeilles s’approchent, et aussitôt s’éloignent, recommençant sans cesse le même mouvement ; elles donnent au nuage mille formes variées, toujours renouvelées. L’homme ne s’en émeut pas, il continue de faire. Il n’a pas vu Juliette, tout occupé qu’il est par les hyménoptères.

 

Juliette le regarde. D’avant en arrière, ses yeux ne le quittent pas. Elle sait… elle sait qu’il est précieux ce vieux monsieur chenu. Elle ne le connait pas mais elle sait. Maman lui a appris, il ya quelques années, que dans l’évolution décrite par Darwin, chacun trouve sa place. Chacun a son utilité. Juliette sait. Elle sait que le plancton fait vivre la baleine, et que grâce aux rongeurs, le renard peut survivre. Elle sait que le climat qui bientôt changera, fera mourir les ours, qui dérivent là bas. Elle sait que la forêt que déciment les hommes, à l’autre bout du monde, les privera bientôt. Elle sait que les abeilles nous sont indispensables ; que si on les détruit, l’apocalypse est proche et que l’apiculture est notre seul salut. Juliette n’est pas vielle mais elle comprend vite.

 

La dernière ruche. L’homme la choie. Pourtant, ce n’est pas son métier. Après un bac brillant, il y a de ça longtemps, il a choisi la voie d’études compliquées. Il connait lui aussi une foule de choses. Il les a étudiées, les a toutes intégrées. Et puis a sonné l’heure qui l’a amené là. Il a réalisé il y a peu de temps, que le monde se mourrait, par la faute des hommes ; que les grands consortiums n’avaient pour horizon que celui de l’argent. Dans « La jaune et la rouge », revue de son école, que les anciens publient et diffusent encore, il a lu cet encart sur la perte du monde. Article plus petit que la publicité pour un déodorant qui jouxtait la photo d’une abeille touchée par le Cruiser, avatar du Gaucho. Les lignes l’ont ému et la photo aussi. Ainsi, depuis ce temps, il se bat tous les jours pour préserver l’insecte sans qui la fin du monde devient inéluctable.

 

Il est inquiet car la ruche est malade. Le nombre des abeilles a bien diminué. En perdre encore beaucoup serait catastrophique, à l’entrée de l’automne. Il ne sait comment faire pour protéger l’essaim d’une lente agonie que le froid de l’hiver mènera à son terme. Il œuvre, essaye de protéger, de sauver ces petits êtres si fragiles mais si foncièrement utiles. Il sue plus de frayeur qu’à cause du soleil.

 

Juliette est fascinée ; le vieillard l’hypnotise. Aller le voir de suite, lui parler pour savoir s’il en existe d’autres ailleurs, des espoirs de salut. Elle saura la pirouette qui le fera parler, usant de ses beaux yeux pareils à la lavande butinée par l’abeille. Elle aussi est inquiète mais elle ne sait pourquoi de façon bien précise. A force de scruter tous les gestes de l’homme, elle y a lu l’angoisse, presque le désespoir. Juliette prends son élan et saute devant elle. A ce moment précis une abeille égarée rentrant de son périple à la tombée du jour, se pose sur le sol car elle est épuisée. La fillette la voit mais ne peut l’éviter prise par son élan. Le pied fond sur l’insecte qui meurt immédiatement. Juliette reste debout, figée dans ses pantoufles. L’homme ne saura pas, mais elle se sent coupable. Une larme salée lui perle au coin des yeux.

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Publié le 1 Janvier 2011

Installé au Nouveau Mexique, à proximité d'El Paso, il avait créé une société écran afin de poursuivre ses activités passées en toute impunité. Personne n'avait trouvé bizarre cette officine spécialisée dans la relaxation des ornithorynques par la musique dodécaphonique. Andrew Binyol, rebaptisé ainsi depuis qu'il avait précipitamment quitté son précédent travail pour des raisons évidentes, avait longtemps fouillé. Il avait longtemps étudié. Il avait épluché une à une les fiches destinées à transmettre aux générations futures LE savoir faire ancestral et néanmoins renouvelé lors de la dernière. Il avait pu réaliser ces recherches car Andrew appartenait à une organisation sectaire regroupant un certain nombre de scientifiques prêts à tout expérimenter.

 

Ecclésiastique ermite, Pepito Xico avait depuis fort longtemps décidé de vivre dans l'arrière pays un peu au Nord d'El Paso, juste après la frontière. Originaire de Ciudad Juarez, Pepito était un parfait Chicanos. Dom Pepito, comme l'appelaient les quelques autochtones qui résidaient alentour, avait voué sa vie à St François d'Assises. Il vivait chichement, le plus souvent seul, dans un monde empli de prière, se satisfaisant de peu. Il se nourrissait essentiellement de légumes et de lait. Pepito s'obligeait à une ascèse de tous les instants concernant l'alimentation carnée, eu égard à l'amour sacré qu'il portait au règne animal. Cependant il lui fallait tout de même quelques éléments protéinés. Ainsi, la seule concession qu'il faisait à ce régime, consistait en l'absorption bi hebdomadaire de scolopendre frit, arrosé d'eau fraîche qui sourdait des rochers, à quelques pas de son modeste logis en pisé.

 

Andrew stationna la Pontiac à quelques mètres de la chapelle. Après plusieurs jours d'observation, il avait pris sa décision. La couleur plus orangée que bronzée de Dom Pepito, corroborait les hypothèses notées sur la fiche renseignée par la société secrète. Ces fiches informaient leurs lecteurs sur un nombre effarant de points, nom, adresse, âge, psychologie, perversions... mais surtout, et c'est cela qui avait mené Andrew jusque là, santé ! En effet, les écritures indiquaient chez Pepito un dysfonctionnement hépatique chronique, d'où la couleur de son épiderme. "Ce coyote à foie jaune correspond exactement à ce que j'attends" pensa Andrew qui cherchait depuis fort longtemps à parfaire ses recherches.

 

Connaissant tout de Dom Pepito et du don de sa vie à la nature et aux animaux, Andrew avait ourdi un plan propre à confondre celui dont il avait besoin. Andrew avait estimé qu'une approche sous un déguisement animal lui faciliterait la capture du prêtre. Malgré une chaleur torride, il avait revêtu une peau de caribou prêtée par un sien ami canadien. Il avait initialement opté pour l'enveloppe d'un Pheugopedius spadix, plus connu sous le nom de troglodyte moine, imaginant qu'il duperait l'ermite par la religiosité du nom. Malheureusement pour son plan, Andrew avait pris depuis son arrivée aux US un embonpoint qui lui interdisait ce costume. Il s'était donc résolu à endosser finalement celui du caribou, en dépit de la température, car il était plus saillant. Afin de masquer l'aspect un peu moins discret, Andrew avait acquis quelques cierges bénis par Pie XII et les avaient disposés ça et là sur la ramure du cervidé.

 

Pénétrant dans la chapelle, Andrew pensa durant une fraction de seconde que Pepito avait découvert le subterfuge. Il avait longuement fixé  les flammes qui surmontaient le crâne du caribou... Mais il n'en était rien. Occupé qu'il était à moucher les cierges de la petite église, Dom Pepito n'avait pas prêté attention à l'attitude ésotérique d'Andrew. Pris dans ses prières intérieures, l'ermite moucha  à leur tour les cierges caribesques. Les bras levés du saint homme donnèrent à Andrew l'occasion inespérée de porter une estocade inédite. Il envoya au foie de Dom Pepito un violent coup de son olécrâne gauche faisant éclater l'organe, qui dans une subite hémorragie interne, fit passer le Franciscain de vie à trépas.

 

Emportant le corps malingre et jaune à souhait, Andrews se réjouit. Après avoir beaucoup expérimenté il rêvait d'innovation depuis longtemps. Il allait enfin pouvoir réaliser son rêve. Arrivé dans l'arrière cour de sa petite entreprise, Andrew déposa Pepito au sol. Le visage maintenant cireux de ce dernier n'émut pas outre mesure Andrew, habitué à ce genre de vision. Il traîna le corps jusqu'au laboratoire, sis juste en dessous de la salle de relaxation pour ovipare à bec de canard, pattes palmées et queue plate. Seule la force centripète permettrait d'extraire l'héparine de l'ermite, saint substrat nécessaire à la confection de la recette qui ferait florès au prochain salon de la cuisine moléculaire. Il fallait donc être équipé de l'outillage ad hoc. Andrew avait depuis peu acquis l'indispensable appareil.

 

Au moment même où il allait dépecer sa victime, dénoncé par des voisins suspicieux, Andrew ne put aboutir son ouvrage. Les hommes de la brigade psychozoophile venaient de faire voler la porte en éclats. Ils s'étaient précipités dans la petite pièce, torches à la main, en hurlant.  Andrew réagit sur le champ . Il réussit à s'enfuir et il eût juste le temps d'emporter dans sa fuite la précieuse centrifugeuse. Identifié et poursuivi, il dût à nouveau changer de lieu, changer de nom...

 

Depuis quelques années, un certain Ferran A. connait un succès croissant avec El Bulli l'établissement qu'il dirige. Corrélativement, il y a de moins en moins d'ermites en Espagne... 

 

Spéciale dédicace à Lerouge, la belle Lulu and so on...

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Publié le 27 Décembre 2010

A l'approche d'Alpha du Centaure, Jil activa la vitesse supra sonique afin de gagner quelques années lumières sur le programme initial. Le SUP ô, vaisseau intersidéral bionique de première catégorie était le top model en matière de transport spatial. La forme de l'étage supérieur avait été inspirée par le profil d'un ministre transfuge sarcoïde. Le profilage fouinesque avait été conçu pour l'adaptation à toutes situations, même les pires. Dernier de sa génération et conçu suffisamment oblong pour affronter sans difficulté les trous noirs , il fourmillait d'innovations. Démodulateur à fibrillotron dépolarisé, carburateur double corps de rêve de la série 90-60-90, écran de bravitude qui se déclenche dès que le trouillomètre à impulsion sonne... Bref, le top du top en équipement.
Au niveau des matériaux utilisés, les kevlars, thermoplastiques et autres éléments poluants avaient été remplacés par du biologique. Carlingue en peau de maquereau, pour la glisse lors des sauts spatiotemporels, manche à balai en tibia de renne, l'animal le plus habitué à sillonner l'espace, ailerons de requin pour la gîte, pare-brises en patchwork de cornées d'œil de baleine. Les moteurs ne faisait aucun bruit. Ils étaient actionnés par un millier de myriapodes géants qui pédalaient par rotation en 3-8. La pollution sonore n'avait pas été jugée superfétatoire. La lubrification de la mécanique en céramique, ou plus exactement en ivoire de défense d'éléphant,  était assurée par une excellente graisse. Celle de bébés phoque massacrés au croc, eu égard à la haute teneur en adrénaline produite à la vue du chasseur. Cela donnait une fluidité sans faille.
Voilà pour quelques pans les plus significatifs de l'aspect technique, mais les concepteurs, conscients de la durée du voyage, s'étaient penchés sur l'aspect psychologique d'une telle épreuve. Ils en avait tiré nombre de conclusions sur l'aménagement de vie.Ainsi, les classiques radiateurs avaient été très vite remplacés par un feu à l'âtre afin de rendre l'intérieur plus cosy ; la question du ramonage s'était posée mais avait été balayée d'un revers de manche puisque le combustible ne produisait aucun déchet, au grand dam de Lavoisier. Les sièges de la cabine de pilotage en cuir de yack, avaient été commandés à une fabrique artisanale d'Oulan Bator pour leur pouvoir relaxant. "Décadent !" s'étaient écrié les scientifiques conservateurs, "Génial" avaient applaudi les défenseurs d'une recherche alternative. Traités à l'extrait de Palmitoyl Ethanol Amide, ces peaux permettaient aux pilotes et copilote une véritable sérénité du fondement, indispensable lors des manœuvres de dématérialisation. Tout avait été pensé, y compris la couleur. Du kaki, classique du camouflage, on était passé à l'artichaut de Bretagne, plus local, moins taxe carbone.
Seulement... les architectes du vaisseau le plus moderne de l'univers s'étaient laissés emporter par leur enthousiasme ! Il est assez  croustillant de penser que, pris qu'ils avaient été par ce pharaonique chantier, ils en avaient oublié les équipements les plus rudimentaires et les plus essentiels. Occupés à peaufiner la mécanique, le mobilier intérieur, les tenues des astronautes, jusqu'à la couleur et la forme aérodynamique du caleçon, ils avaient omis de doter le vaisseau d'un kit de secours en cas de dysfonctionnement.
Les hommes n'en pouvait plus, pourtant, cela faisait à peine six jours que la mission avait pris son envol. L'incident s'était produit assez tôt et depuis, du commandant du vaisseau aux chercheurs embarqués en passant par le cuisinier et le majordome, tout le monde cherchait vainement l'outil qui débloquerait la situation, décrisperait l'équipage et redonnait la motivation nécessaire à la réussite de la mission : le cruciforme pour débloquer la porte des toilettes !

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Publié le 24 Décembre 2010

Penser le renouveau, tel était le challenge que venait de s'imposer Dieu. L'époque des prototypes était passée. Elle avait donné un résultat assez douteux. Moins sur le plan formel que fondamental. Adam, le premier jet, lui semblait presque parfait. Cependant, la déité ne supportait pas le "presque", le "pas tout à fait". Dieu s'était remis à l'ouvrage. Il avait emprunté un fragment à Adam, clonage avant l'heure. Mais il avait tenté d'améliorer les choses. A vouloir fignoler, il était devenu excessif. Et je gonfle à outrance les pectoraux, et je supprime l'entre-jambe, et je boucle la longue chevelure blonde... Bref, le mieux étant l'ennemi du bien, il avait créé Eve. Celle-ci avait eu tôt fait de dysfonctionner. Elle céda au démon, cellant ainsi le sort de l'Homme que Dieu reléga de suite au rang des erreurs de jeunesse. La période créationniste fit donc long feu.
Vint ensuite l'évolutionnisme. Dieu se dit qu'il faudrait d'ailleurs, par pure modestie, lui trouver un inventeur. Darwin... le nom lui plaisait. Une fois l'évolutionisme en route, Dieu déposerait le brevet au nom de Darwin. Ainsi, un  peu refroidi par la complexité, Dieu décida de faire simple. Il choisit donc de réduire le potentiel intellectuel des créatures. Il restait toutefois en lui un soupçon de mégalomanie. Comment pouvait-il en être autrement quand on est seul au monde ? Il fallait toujours faire grandiose. Pour plaire à qui d'ailleurs ? Lui seul le savait !
Comme le matériaux était livré de façon standard, la quantité devait compenser la qualité. Petit cerveau, grande carcasse ! Dieu mit donc assez peu de temps à façonner le dinosaure. Unité centrale minuscule mais surtout rudimentaire pour une mécanique titanesque. Le compte y était. Le rapport qualité sur quantité respectait la norme. Dieu mit, malgré son omniscience, le même laps de temps à réaliser la fragilité du dinosaure. Celui-ci resistait mal aux pluies de météorites. La seconde expérience capotait à son tour...
Alors, penser le renouveau, certes, mais quelle voie suivre ? Le premier essai avait donné un homme trop sensible, prêt à répondre à n'importe quelle sollicitation. Le second n'était pas mieux, bête et vulnérable. Dieu fût pris d'un vrai coup de blues, bien que ce dernier n'ait pas encore été créé. Les anges et les archanges le regardaient arpenter son atelier, en panne d'idée. Dieu errait comme une âme en peine. Par chance, Dieu bricolait toujours à ses moment perdus ; c'est ainsi qu'il avait pu créer l'âme, concept dont il ne savait que faire au départ. Cela lui était bien utile maintenant pour qualifier la tristesse de son errance, précisément !
Dieu revint à ses moutons, eux aussi, générés dans un moment libre. Ils permettaient indifféremment de lutter contre les insomnies, de se vétir chaudement et de célébrer l'aïd mais aussi de revenir à la question primordiale.
Dieu était sensible au fait de découvrir quotidiennement du nouveau. Il avait tout de même le monde à créer. Création, nouveau, renouveau... Ce n'était pas une mince affaire. Le grand horloger, comme l'appelaient aussi les anges, eu égard à ses origines suisses, se fit couler un café et remis sur le métier l'ouvrage. Grande intelligence dans petit contenant, grand volume avec un cerveau reptilien, sans plus... quadrature du cercle. Dieu se dit que la question n'était pas celle du rapport entre fond et forme. Il fallait être attentif aux autres paramètres, peser chaque variable avec soin. Il remit tout à plat, essaya tout allant jusqu'à produire des chimères. Les êtres unicellulaires firent place au créatures multicéphales ; les humanoïdes aux hommes bioniques ; les acariens aux techniciennes de surface ; les présidents charismatiques aux nano-souverains emphétaminés. Après quelques milliers d'années de travail imparfait, Dieu se sentit fatigué. Fatigué de courrir après l'impossible comme le smicard court après l'hypothétique prime de fin d'année sur la fiche de paye du douzième mois, seulement du douzième mois.
De guerre las, Dieu fit une dernière tentative. Epuisé, il n'y mit pas tout son coeur et pourtant, cela fonctionna. Cet être si petit, dénué de cerveau mais si puissant allait être le nouveau départ... le renouveau. Dans le secret espoir de changer le monde, d'apporter ce renouveau dont il avait besoin depuis si longtemps, Dieu diffusa sa découverte aux quatres coins de la planète. Les hommes ne tardèrent pas à identifier ce puissant élément qui maintenant agissait sur eux. Ils le nommèrent SIDA !

 

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Publié le 23 Décembre 2010

"Nous avons fini par atterrir à Palm Beach.... " Ainsi fini le roman que j'achève de lire. Nous filons à dix milles pieds au dessus de l'Atlantique vers notre cadeau de mariage. Cela fait trois semaines que je me prépare à subir ce vol, trois semaines où je ressasse la montée du jet, les trous d'air, la durée, la descente avec ses paliers plus ou moins bien négociés par le pilote. A  franchement parler, l'idée même de quitter le plancher des vaches me tétanise. Enfin, par amour, je fais ce qui me coûte. L'arrivée de Marie qui nous emmène à la gare, l'attente après l'enregistrement des bagages, l'accélération impressionante sur la piste d'envol, l'inclinaison pour atteindre la bonne hauteur, les virages qui basculent mon horizon, tout me renvoit à cette peur maladive de l'avion.

Je prends sur moi pour essayer de faire bonne figure, je lis sans lire, sans voir les mots, reprenant pour la nième fois ce passage qui ne fait toujours pas sens. "Nous avons fini par atterrir à Palm Beach... ", les seuls mots qui marquent mon esprit. Peut-être parce que ma lecture mécanique s'achève redonnant ainsi prise au malaise qui me poursuit. Si la sémantique s'évanouit dans les limbes, au moins la gymnastique des yeux occupe l'esprit, atténuant le stress.

Seulement voilà, le livre, quantité finie, décide de me lâcher. S'occuper l'esprit, même si à cette heure, le vol stabilisé se passe, pour un être normal, sans accout. J'essaie de me raisonner, statistiquement, on compte nettement moins d'accidents d'avions que de voiture, hors, je prends quotidiennement celle-ci pour aller travailler, je pars en vacances avec, sans la moindre crainte, sans la moindre appréhension. Indubitablement, quelque chose ne tourne pas rond chez moi pour que j'éprouve une telle peur irrationnelle.

"Nous avons fini par atterrir à Palm Beach... ", trouver autre chose, une compensation, un anesthésiant, un soporifique afin de mettre mes neurones agités en stand by. L'hôtesse passe, propose un apéritif. Petite diversion humaine que j'apprécie d'autant plus qu'immédiatement, elle répond à mes désirs en dévissant une petite fiole de J&B qu'elle verse sur deux glaçons. Si la raison ne l'emporte pas, le whisky doit aider à me décrisper. Je déguste, mais cette fois, au sens propre. Le breuvage chaud d'alcool glacé me réjouit les papilles, me coule doucement dans la gorge.

J'ignore qu'en altitude, l'alcool passe plus vite dans le sang, activé par la surpression de la cabine. A la deuxième gorgée, je sens déjà les effets. Etonnant. Relaxant. L'alcoolisation, la fatigue, due à une nuit quasi blanche, l'énergie dépensée pour contenir mes angoisses et faire bonne figure, tout cela me conduit à l'assoupissement. Ne pas tomber dans le sommeil, on ne sait jamais... le bruit s'estompe autour de moi. Les converstations, le bruit des réacteurs, le cliquetis des charriots poussés par les stewarts, tout s'enveloppe dans un coton sonore, présent, mais doux, apaisant.

"Nous avons fini par atterir à Palm Beach... " je sors de l'avion, heureux de pouvoir enfin mettre un pied sur cette bonne vieille terre. Le taxi nous conduit à notre hôtel, le "Black et Decker", construction pour le moins originale puisqu'effectivement les deux ailes noires se rejoignent à angle droit. Vraissemblablement l'oeuvre d'un architecte un peu visionnaire. Pourquoi cet hôtel ? Parce qu'il jouxte la plus belle plage de la côte, parce que le cadeau nous permet de nous offrir ce luxe, parce que nous savons qu'ici, les fruits et légumes cuisinés par le chef laissent des souvenirs impérissables tant les mélanges de saveurs sont subtils. Arrivé à notre chambre, je m'allonge sur le lit, moelleux à souhait. Le soleil baigne la pièce. Quelques livres disposés sur un petit rayonnage au dessus du lit attirent mon attention.  A l'exception d'un seul, Paul et Virginie, tous sont des polars. Curieux.

A ce moment le roman de Bernardin de St Pierre quitte sa place et vient me heurter  le visage. "Mesdames et messieurs, nous traversons actuellement une zone de fortes turbulences, veuillez attacher vos ceintures" . Je franchis en un éclair le parcours intersidéral qui sépare le rêve de la réalité pour retrouver mes angoisses. Les ailes de l'avion, que je vois depuis le hublot, vibrent intensément. La peur monte en moi jusqu'à l'insupportable. Mes mains ruissellent d'une transpiration glacée. Je me transforme en statue de marbre, je ne peux plus bouger. Peur de périr brûlé, peur que la mer puisse nous engloutir, peur de ne plus voir les enfants, peur que quitter à jamais celle que j'aime. Trop de peur, je m'évanouis.

 

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"ça va chéri ?... à cause de l'orage l'avion a été détourné des Antilles, nous devons prendre le vol qui part dans une heure car nous avons fini par atterrir à Palm Beach... "

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Publié le 22 Décembre 2010

Albert Noël posa le stylo à bille sur le bureau. Il avait enfin biffé la dernière adresse de distribution des cadeaux. Il réalisait combien la crise rongeait la société. Communément, il lui fallait onze bons mois pour lister, enregistrer, vérifier et préparer les milliards de présents à répartir en vingt quatre heures chrono du Nord au Sud et d'Est en Ouest. Cette fois, moins de six mois avaient largement suffi. Certes, il avait gagné en repos, en temps de farniente comme en sérénité sur le temps de travail. D'habitude, il fallait tout faire à la hâte, les rennes à vacciner, le traineau à entretenir, tous ces cadeaux à emballer, un à un ! Pour autant, la vacuité nouvelle ne l'arrangeait pas tant que ça... Moins pour lui même que pour ses associés.
Il avait senti que le changement les avait touché aussi. Les rennes avaient du temps libre. Un an auparavant, chacun s'efforçait de donner le meilleur de lui même en s'entrainant quotidiennement de façon forcenée, rentrant éreinté à la tombée du jour, n'ayant qu'une envie, celle de manger un morceau et de retrouver l'étable, sans autre forme de procès.  Cette année, les rennes s'étaient mis à discuter entre eux car ils avaient bien perçu, eux aussi, les conséquences de la crise. Moins de commandes, donc moins de colis à transporter ; moins de colis, donc moins de poids du traineau ; traineau plus léger, donc moins d'effort à fournir et, par voix de conséquence, moins d'entraînement à faire... avec, conclusion évidente, du temps disponible.
Pour la première fois de leur vie, les rennes se rencontraient réellement, autrement qu'en binôme attelé et haletant. Une fois plus ample connaissance faite, la discussion fit progressivement place à la grogne, puis la grogne aux revendications et finalement aux doléances. Il n'avait pas fallu beaucoup de temps pour que les cervidés réalisent l'état d'asservissement dans lequel les avait mis Albert Noël. L'ire montant rapidement, ils décidèrent de se syndiquer sur le champ. Fleur de cactus, la benjamine, enclencha le mouvement, poussant les plus vieux à ne pas se dégonfler. Certains d'entre eux craignaient un peu de se faire remonter les rênes par Albert qui était un vieux briscard à qui il ne fallait pas en remontrer.
Une fois que le dernier renne eût paraphé l'adhésion, ils se réunirent en assemblée générale extraordinaire, afin de convenir des nouvelles dispositions de travail et des conditions animales auxquelles l'associé majoritaire, mais aussi patron devraient maintenant se plier. Tout fut passé en revue, de la pénibilité à l'âge de la retraite, de l'amélioration des menus de la cantine au harcèlement zoophile. Il y eut même une demande complètement insensée : l'installation d'un urinoir dans l'étable, au simple prétexte que le patron en possédait un dans son bureau. A l'instar des hommes, les rennes qui se syndiquent ne trouvent pas toujours la cohérence de fond nécessaire à faire plier celui contre qui ils luttent. Ce qui devait arriver arriva.
Lorsque les rennes entrèrent dans l'arène pour fourbir leurs armes avec Albert Noël, la cohésion était fragile, trop fragile. Albert laissa parler chacun, puis comme l'avait affectueusement surnommé les rennes de la première heure, les vieux, les fidèles, les dociles, "le père" prit calmement la parole. Oui la crise était là, le mal être aussi, avec son cortège de plaintes et de récriminations, mais il fallait faire avec. Pas d'autre solution. Il suffisait de réfléchir un peu. La situation était tendue et ce n'était pas le moment de perdre une réputation millénaire. Que feraient les rennes si les hommes se mettaient à ne plus croire au Père Noël ? Les rennes se sentirent déstabilisés mais l'estocade les cloua : en cas de manifestation, suppression de la prime de croquettes !
Albert avait eu du mal à encaisser l'idée de la crise et des dégâts collatéraux, il ne se sentait pas prêt à ré encaisser un mauvais  coup de plus. Toujours d'une voix calme mais d'une fermeté sans appel, il renvoya chacun à sa stèle, intimant l'ordre de se tenir prêt pour le départ, maintenant imminent. Chaque animal partit en traînant les sabots et en ruminant.
Malgré son calme apparent, Albert Noël bouillait intérieurement. Lui faire ça, à lui, à ce moment là ! Quel culot ! Pris dans sa contrariété, il alla se préparer, enfila sa houppelande, peigna avec soin le postiche blanc qui lui masquerait bientôt le bas du visage, passa ses bottes à la graisse de phoque ; touche finale, il se mit un peu d'eau de toilette sur les joues, pour masquer l'odeur d'attelage des trois cents rennes nécessaires à la traction du traineau.
De leur côté, les rennes étaient très mécontents d'avoir été ainsi éconduits, ils fulminaient. Bref, le départ s'annonçait nettement moins gai que les années passées. Albert Noël sortit, préoccupé. Il attela un à un les rennes en s'efforçant de faire la check-list habituelle. Tout était bon... et pourtant ! Les rennes semblaient boudeurs mais prêts, les skis du traineau fartés à souhait, les cadeaux dans les hottes, triés par fuseau horaire. Albert Noël s'assis, lança l'ordre de départ. Le convoi s'ébranla doucement, montant vers le firmament, de plus en plus vite pour atteindre dans la stratosphère sa vitesse de croisière.
Albert Noël conduisait l'attelage comme à l'accoutumée. Cependant, son esprit n'était pas serein. Rien à voir avec les desideratas de ces stupides animaux se dit-il. Soudain, une étincelle lui traversa l'esprit : la météo ! Il avait oublié de consulter la météo avant le départ. Lui qui avait relégué son GPS, parce que trop fantaisiste et souvent aberrant, se dirigeait depuis, comme aux temps jadis le faisaient les marins, grâce aux étoiles. Mais voilà, il fallait préalablement s'assurer d'une météo propice sinon, cela pouvait s'avérer catastrophique. Pris par la contestation des rennes, il avait omis de vérifier ce point crucial et ne sachant pas qu'une éclipse de lune transformerait la voûte céleste ce soir là, il dévia de sa route. Les rennes savaient, eux ! Mais aucun n'avait pipé au moment fatidique, trop contents de pouvoir rendre la monnaie de la pièce à celui qui les avait tancé. Aux dernières nouvelles, le traîneau erre  encore aux confins de Bételgeuse en un road movie bien triste. Alors, petits enfants, dites vous que si vous n'avez pas de cadeau cette
année, c'est à cause de la crise, cela vous permettra d'attendre ce Père Noël auquel vous croyez encore.

 

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