FATALE

Publié le 2 Janvier 2011

La balançoire oscille doucement au rythme des mouvements que lui imprime Juliette. La brise tiède des congés finissant apaise la fraîcheur des dernières soirées d’août. Juliette est rousse. Quelques pointes curcuma lui épicent les pommettes. La discrète tavelure rehausse l’améthyste de ses yeux en amande. La peau diaphane de son visage au sourire carminé tranche avec la crinière flamboyante. Assise, impassible, rythmant le va et vient aérien, Juliette observe. Un flash rougeoyant jaillit à chaque passage de la fillette dans le rai du soleil qui décline.

 

Au loin, au-delà du sapin isolé parmi la jachère fleurie, dans le jour qui s’achève, un homme. Affairé, concentré, il œuvre. Tout de blanc vêtu, masqué d’un tulle fin accroché au chapeau, il manie l’enfumoir. Dans l’air pur des sommets, que nulle brume ne trouble à cet instant, un nuage protéiforme l’entoure. Les abeilles s’approchent, et aussitôt s’éloignent, recommençant sans cesse le même mouvement ; elles donnent au nuage mille formes variées, toujours renouvelées. L’homme ne s’en émeut pas, il continue de faire. Il n’a pas vu Juliette, tout occupé qu’il est par les hyménoptères.

 

Juliette le regarde. D’avant en arrière, ses yeux ne le quittent pas. Elle sait… elle sait qu’il est précieux ce vieux monsieur chenu. Elle ne le connait pas mais elle sait. Maman lui a appris, il ya quelques années, que dans l’évolution décrite par Darwin, chacun trouve sa place. Chacun a son utilité. Juliette sait. Elle sait que le plancton fait vivre la baleine, et que grâce aux rongeurs, le renard peut survivre. Elle sait que le climat qui bientôt changera, fera mourir les ours, qui dérivent là bas. Elle sait que la forêt que déciment les hommes, à l’autre bout du monde, les privera bientôt. Elle sait que les abeilles nous sont indispensables ; que si on les détruit, l’apocalypse est proche et que l’apiculture est notre seul salut. Juliette n’est pas vielle mais elle comprend vite.

 

La dernière ruche. L’homme la choie. Pourtant, ce n’est pas son métier. Après un bac brillant, il y a de ça longtemps, il a choisi la voie d’études compliquées. Il connait lui aussi une foule de choses. Il les a étudiées, les a toutes intégrées. Et puis a sonné l’heure qui l’a amené là. Il a réalisé il y a peu de temps, que le monde se mourrait, par la faute des hommes ; que les grands consortiums n’avaient pour horizon que celui de l’argent. Dans « La jaune et la rouge », revue de son école, que les anciens publient et diffusent encore, il a lu cet encart sur la perte du monde. Article plus petit que la publicité pour un déodorant qui jouxtait la photo d’une abeille touchée par le Cruiser, avatar du Gaucho. Les lignes l’ont ému et la photo aussi. Ainsi, depuis ce temps, il se bat tous les jours pour préserver l’insecte sans qui la fin du monde devient inéluctable.

 

Il est inquiet car la ruche est malade. Le nombre des abeilles a bien diminué. En perdre encore beaucoup serait catastrophique, à l’entrée de l’automne. Il ne sait comment faire pour protéger l’essaim d’une lente agonie que le froid de l’hiver mènera à son terme. Il œuvre, essaye de protéger, de sauver ces petits êtres si fragiles mais si foncièrement utiles. Il sue plus de frayeur qu’à cause du soleil.

 

Juliette est fascinée ; le vieillard l’hypnotise. Aller le voir de suite, lui parler pour savoir s’il en existe d’autres ailleurs, des espoirs de salut. Elle saura la pirouette qui le fera parler, usant de ses beaux yeux pareils à la lavande butinée par l’abeille. Elle aussi est inquiète mais elle ne sait pourquoi de façon bien précise. A force de scruter tous les gestes de l’homme, elle y a lu l’angoisse, presque le désespoir. Juliette prends son élan et saute devant elle. A ce moment précis une abeille égarée rentrant de son périple à la tombée du jour, se pose sur le sol car elle est épuisée. La fillette la voit mais ne peut l’éviter prise par son élan. Le pied fond sur l’insecte qui meurt immédiatement. Juliette reste debout, figée dans ses pantoufles. L’homme ne saura pas, mais elle se sent coupable. Une larme salée lui perle au coin des yeux.

Rédigé par plaisir-de-mots.over-blog.fr

Publié dans #Newelles

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
D
<br /> t'as pas tout faux Lerouge<br /> <br /> mais reconnais, la forme est belle<br /> et là, je donne raison à Noëlle<br /> <br /> il écrit bien le saligot<br /> <br /> il s'améliore de jour en jour<br /> bientôt du carton autour<br /> et publié à Frémécourt<br /> <br /> c'est déjà ça<br /> <br /> <br />
Répondre
L
<br /> C'était pas si difficile!<br /> <br /> <br />
Répondre
N
<br /> voilà une histoire bien joliment écrite !<br /> bravo et bonne reprise.<br /> <br /> <br />
Répondre