GARE D'AILE à DIX STANCES

Publié le 10 Avril 2020

Je n'aurais jamais imaginé qu'une botte de carottes nouvelles, un céleri boule, deux poireaux, quelques pommes, des oranges... puissent me faire autant plaisir. Trois semaines, ça fait aujourd'hui trois semaines que j'ai fait mes dernières courses alimentaires.

Bien sur, entre temps, je suis sorti pour des raisons médicales... mais plus aucune course de vivres. J'avais prévu large pour tenir. Sensation de bonheur du bûcheron, père du Petit Poucet, quand l'argent est là, et la soupe aussi. Puis, progressivement, sensation de malheur du bûcheron, quand l'argent vient à manquer, et la soupe aussi.

Mais j'ai la chance de ne pas être bûcheron, père de Petit Poucet, alors, puisque la seule chose fraiche qui restait dans mon bac à légumes ne m'aurait pas permis de survivre plus avant. Une salade de citron cru... même bien assaisonnée... bof, je me suis donc muni de tout ce qu'il fallait pour sortir chercher au plus près de chez moi, les fruits et les légumes salvateurs : gel, masque, sac de courses, attestation, fusil à pompe, coupe-coupe... on n'est jamais trop prudent.

Le magasin avait très bien organisé les choses : pénétration un par un à l'invitation d'une employée, puis trajet façon jeu de piste, par soucis sanitaire. Filtrage à l'entrée, comme à l'époque de Berlin Ouest et Est. J'ai même eu un moment de panique quand la vendeuse s'est approchée de moi, je n'avais pas pris mon passeport. Une chance, ses yeux souriaient et elle n'était pas habillée en Vopo.

Dire que la discipline était bien respecté sur le parcours fléché pour éviter que les clients se croisent serait mentir. Au moment où je mettais fruits et légumes dans mon sac, j'ai senti, assez près de moi, une autre cliente, fraichement entrée, puisqu'une autre venait de sortir, à la fin du jeu de piste. Il m'a semblé percevoir chez elle une certaine impatience car elle se mouvait imperceptiblement dans ma direction. J'ai senti monter en moi, à cet instant précis, l'ancestral instinct animal de protection.

Un pas de plus de sa part, et je lui sautais à la jugulaire... Par chance, mes lobes frontaux ont immédiatement contré le cerveau limbique et lui indiquant que mordre le quidam en ayant pris autant de précautions préalables pour se parer contre le virus mortel était stupide et contreproductif. Bien heureux d'avoir pu garder mon calme, je l'ai tranquillement regardée, retiré mon masque et, juste pour que la peur change de camp, je lui ai corné sur un mode tonitruant "Mon papa est pompier à Perpignan" le tout avec force postillons.

Elle ne portait pas de masque...

Rédigé par plaisir-de-mots.over-blog.fr

Publié dans #De tout un peu

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