PRé à DOS
Publié le 26 Octobre 2010
Les voyages sont toujours d'étonnantes expériences sociologiques. J'attends mon train en gare de Montaparnasse... 2h15 devant moi ; de quoi pouvoir me poser devant une collation qui permettra à
la fois de me sustanter et de passer un peu de temps. Installé seul à une table, je voisinne (jouxter) deux messieurs, discrets, qui dégustent leur pavé de boeuf en sirotant un rosé de Provence.
Leur conversation est audible, forcément, proximité oblige, mais nullement gênante car ils prennent le soin de ne pas pousser leurs voix outre mesure, affichant ainsi la discrétion du
savoir-vivre.
A ce moment, surgi du brouhaha de la salle pleine du restaurant, la voix d'un pré-ado se fait entendre. Je lève la tête, scrutant le court horizon des lieux et tombe plus que rapidement sur
la source sonore. Il est là, assis à une table, accompagné de ses parents et de celle qui doit être sa soeur. Légérement en diagonale par rapport à ma table, six à sept mètres plus loin, je ne
devrais normalement pas entendre le son de sa voix.Grosses lunettes cerclées de noir sur le nez, cheveux courts en brosse, l'acnée prêt à grêler le visage, et dentier en avant... figure
emblématique du premier de la classe. Il parle fort, d'une voix qui a déjà quitté l'enfance mais qui peine à passer au stade supérieur, celui d'adolescent. Il le sait, il compense. Voix forte,
forcément, puisqu'il est homme en devenir. Forte, oui, mais aussi, et c'est le handicap, fortement métallique, produit d'une mue au travail encore inachevé. Curieux mélange où les harmoniques
enfantines n'ont pas encore cédé le terrain à la gravité de la voix mâle. Sur de son fait, en passe de prendre le pouvoir sur ce monde, conforté par les parents qui ne pipent pas, admiratifs
qu'ils sont de voir leur petit devenir homme, il parle haut et fort et maintient bien la chose. Je sais tout de sa vie, tant il est insistant. Il s'adresse à la mère, apostrophe le père, et se
veut pédagogue avec la petite soeur. Futur adulte certes, mais il s'y croit déjà ! Le bruit de fond est moindre, la salle se vidant... il ne réalise pas, pris qu'il est dans son monde, maintenant
la sonie de sa voix toujours à même intensité. Fatigant ! Il me livre les détails de sa vie pré-pubère. Père et mère l'accompagnent, à peine plus discrets, mais tellement moins diserts, cela est
moins pénible. Ce calme de la salle est vraiment relatif, troublé en permanence par le loghoréïque à voix de mutant. Le flux est continu, fatigant, épuisant. Il connait tout de tout, a des
avis sur tout ! J'imagine d'ici l'élève potentiel, qui génère à coup sur la crainte de l'enseignant, noyé sous les paroles, et l'ire de ses pairs, agacés par ses mots. Inondant les premiers
d'idées toutes reçues, et les seconds enfin, de sa fatuité. Le haïr à coup sur, à moins qu'on ne le moque, et c'est bien mérité tant il est arrogant, bouffi de certitudes, cet Agnan
d'aujourd'hui, sur de lui, peur de rien, se croyant seul au monde au milieu de la foule...
Manger tranquillement dans la salle de restau, même s'il y a le bruit que font tous les clients, certes, tant que le flot de mots n'inonde pas ma table... mais subir la contrainte de cette
apocalypse du gamin trop prolixe m'a envahit l'esprit, m'a gâché le repas. Pouvoir un peu souffler, dans ces conditions, relève du challenge... ou de l'abnégation. Une chose est bien sure : Je
jure sur la tête de ceux qui me sont chers, que la prochaine fois, j'obture d'un choux fleur, le clapet du parleur !