HOPPER / DEUTSCH

Publié le 5 Octobre 2014

Ici l’œuvre picturale d'Edward Hopper, là le film de Gustav Deutsch. Croisement de deux arts visuels. Treize tableaux du milieu du siècle dernier, un film sorti le 17 septembre 2014 ; Shirley, visions of reality - je préfère le titre anglais à la traduction française, Shirley, un voyage dans la peinture d'Edward Hopper que je trouve stupide et qui surtout réduit le travail du cinéaste. Le réalisateur s'appuie sur quelques tableaux du peintre américain pour brosser des moments choisis de la vie quotidienne américaine de1931 à 1963. Société, politique, culture y sont évoqués via Shirley, incarnation d'une actrice de théâtre de cette époque. Mais le film ne dépeint pas seulement cela. Shirley existe, elle a des états d'âme. G. Deutsch nous les fait partager, ils sont le reflet ou plutôt les ombres de la caverne de Platon que convoque Deutsch dans le film, de cette tranche de vie et d'histoire entre les effets de la crise de 29 et "I have a dream" de Martin Luther King.

Je ne sais pas si j'ai tout compris de l’œuvre de Hopper, mais une chose dont je suis sur, c'est que le cinéaste a su prendre cette étrange ambiance qui émane des tableaux du peintre. Il a su y apporter de l'avant et de l'après qui ne dénature pas un instant le moment figé du tableau.

Le mouvement, essence même de l'art cinématographique, la dynamique son, des musiques apportent un regard nouveau sur l’œuvre picturale. Ils ne complètent pas le tableau, ils en catalysent une sorte de sublimation. Ils l'interprètent à l'infini, chaque photogramme étant lui même un tableau, instant figé, qui renvoie à l'original en l'ayant fait évoluer d'un comma. Extraordinaire évolution dont la lenteur d'exécution scénaristique appuie l'intensité.

Au sortir de la salle, mon oreille indiscrète a entendu le commentaire de deux spectatrices qui avaient trouvé la chose parfois un peu lente. Non... précisément, il ne faut pas vouloir voir une histoire inscrite dans un rythme "normal", il faut se laisser porter ; porter par l'oeil, par l'oreille, par le plaisir du naturalisme initial des peintures d'Hopper, par la lenteur et l'état de quasi pesanteur qu'inspirent ses tableaux. Regardez-les à nouveau, il y a de l'attente, de la nostalgie, de la pensée, du temps cristallisé dans l'action figée.

Stéphanie Cumming,  Shirley dans le film, contribue excellament à la chimie d'ensemble. Son jeu, ses déplacements, son attitude changeante toujours dans la modération, sans jamais aucun heurt renforcent la sensation que j'ai éprouvé devant les tableaux d'Hopper, sensation d'un temps qui s'écoule, épais, comme un magma, tout en véhiculant la violence des événements sociétaux de l'époque. A l'instar des tableaux, l'actrice capte et captive. Pour mieux comprendre le pourquoi de ce que je considère comme une très belle réussite cinématographique, contre les détracteurs comme Télérama qui estime que la cérébralité du film assèche la vision des peintures d'Hopper, il faut préciser que Stéphanie Cumming est danseuse et chorégraphe. La gestuelle du film est donc emprunte de cet autre art du mouvement et de l'expression.

Je suis sorti de cette séance sans l'impression d'avoir souscrit à quelque exercice cérébral. J'ai pris plaisir, j'ai joui de ces beaux instants. J'étais ému, dans un état extatique, avec à l'esprit ces images, ces sons, ces lents mouvements, ces lumières... qui m'ont donné une folle envie de retourner aux tableaux et de prendre le temps de les regarder... le temps d'un film.

 

Rédigé par plaisir-de-mots.over-blog.fr

Publié dans #Merci

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