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  • : Le blog de plaisir-de-mots.over-blog.fr
  • : Mon objectif est d'explorer l'inconnu d'une vie nouvelle, grâce, entre autres, à l'écriture. Le ton restera le même; souvent impertinent, parfois cynique mais toujours en tentant de garder ce qui nous permet encore de vivre dans ce drôle de monde, l'humour, dans tous ses états.
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27 juin 2020 6 27 /06 /juin /2020 20:07

Aujourd’hui, une nouvelle mais avec une petite envie de jogging d’écriture, comme font les élèves de CM tous les matins. Le principe est simple : quelques mots, une phrase inachevée, une image... et 5 minutes pour écrire ce que ça inspire*.

Alors, j’ai piqué à Maitresse Blandine l'image qui suit, faudra pas lui dire, à Maitresse Blandine, pas à l'image, merci à vous.

 

Émile Chat et Gédéon Chien ne comprenaient pas que Marcel-Jeannot Lapin soit sorti sans masque.

- Quelle imprudence, murmura Gédéon Chien.

- Tu l’as dit Bouffi, ajouta Émile Chat.

- Mais... je ne m’appelle pas Bouffi ! glapit Gédéon Chien.

- C’est une expression, répondit Émile Chat, ce que tu peux être naïf parfois.

- Ce n’est pas ma faute, reprit Gédéon Chien, depuis que mes maîtres m’ont frictionné soixante sept fois par jour au gel hydro-alcoolique, je n’ai plus toute ma sagacité.

- Laisse béton, souffla Émile Chat.

- Hein, quoi ? du béton ?... où ça du béton ??? s’étonna Gédéon Chien, je ne vois que du bitume.

- Pfff... lâcha Émile Chat, ça continue... Tiens ! C’est marrant ça, béton, bitume, ça me rappelle Comme un arbre dans la rue, une vieille chanson.

- Euhhh... connais pas ? lâcha Gédéon Chien.

- Mais si, souviens-toi, c’était assez écolo...
Entre béton et bitume
Pour pousser je me débats
Mais mes branches volent bas
Si près des autos qui fument

fredonna élégamment Émile Chat.

- Mmmhhh ça ne me dit rien, répondit Gédéon Chien, circonspect.

- Une chanson de Maxime Leforestier, insista Émile Chat.

- Un forestier ??? Mais... On est en ville... je ne comprends rien, gémit Gédéon Chien.

- C’est fou ça... !!! Dans confinement il y a finement, tu t’es focalisé sur la première syllabe ou quoi ? grogna Émile Chat. 

- C’est l’hydroski-drosophile, un sport que mes maitres m’ont obligé à faire au quotidien, avant de lire correctement Hydroxy-Chloroquine sur la notice. Ils ne comprenaient pas pourquoi il fallait chausser des comprimés pour faire du ski dans la baignoire avec une mouche, expliqua Gédéon Chien, penaud.

- Et alors ? questionna Émile Chat, lassé par l’incapacité de son compagnon à comprendre quoi que ce soit. 

- Bah... ça m’a d’abord raboté les pattes, parce qu’elles débordaient des pilules, et une fois que j’en ai eu pris seize à chaque repas ainsi qu’au goûter, au bout d’une semaine, ça m’a un peu atteint les neurones, s’excusa Gédéon Chien.

- C’est le moins qu’on puisse dire, constata Émile Chat. 

- Gédéon Chien, un peu vexé, se tut.

- Aaaah, ça fait du bien d’avoir un peu de soleil, pour supporter l’isolement, c’est mieux que le temps de chien d’hier, lança Émile Chat, narquois.

- Mais au moins, si on a un temps de chien, on a un temps... alors que pour les chats... rien ! souffla Gédéon Chien dans un éclair de lucidité, clouant ainsi le bec à Émile Chat.

- J’avoue que là, tu marques un point, admit Émile Chat, nonobstant, il pleuvait comme vache...

- Oh... l’interrompit Gédéon Chien, regarde... Marcel-Jeannot Lapin est contrôlé par la police antiCoco19... ça n’a pas l’air de bien se passer.

- Aïe, tu as raison, les condés n’y vont pas de main morte, poursuivit Émile Chat.

- MORT AUX VACHES, hurla Gédéon Chien.

- ... QUI PISSENT, s’étrangla de rire Émile Chat, usant de l’occasion pour placer le trait d’humour dont Gédéon Chien l’avait privé quelques instants auparavant.

- Quelle bande de bouffis, s’amusa Gédéon Chien.

- De bouffons, trancha Émile Chat.

- Pardon ? s’étonna Gédéon Chien.

- De bouffons, pas de bouffis, expliqua Émile Chat, mon pauvre vieux, tu as vraiment du mal. Houellebecq a raison, le monde d’Après sera comme celui d’avant, mais en pire...

- Comment ça où est le bec ??? J’en sais rien moi, s’indigna Gédéon chien, d’abord, je n’ai vu que Marcel-Jeannot Lapin sans masque, je n’ai pas vu d’oiseau, alors comment veux tu que je te dise où est le bec... 

- Tais toi, bougonna Émile Chat, tu me fatigues... 

Un silence légèrement pesant s’ensuivit pendant quelques instant. Il fut assez vite rompu... 

- Finalement, déclara sur un ton monocorde Gédéon Chien qui ne souhaitait pas s’excuser une fois encore, le confinement... ça a du bon. Jour après jour, de notre fenêtre, on est au spectacle, et tout ça sans danger.

- Certes, acquiesça Émile Chat, mais, assez  philosophé, laissons cet imbécile de Marcel-Jeannot Lapin passer à la casserole, rentrons, c’est  l’heure... 

Gédéon Chien et Émile Chat repoussèrent les deux ventaux de la fenêtre de façon à laisser juste filtrer la douce brise de printemps. Il se servirent un petit Fernet-Branca glaçons qu’ils sirotèrent tranquillement, après avoir trinqué à l’amitié, en attendant l’heure du repas.

Spéciale dédicace à Maitresse Blandine.

*J'ai un peu triché sur le temps, mais ça non plus, faut pas le dire.

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17 avril 2020 5 17 /04 /avril /2020 13:59
Aujourd'hui, je vous invite à bien regarder la forme de ce post. Ne ressemble-t-il pas à une bouteille à la mer, porteuse d'un message ? En effet, je vous écris depuis mon île déserte où je suis arrivé il y a précisément 35 jours. Souvenez vous, ce vendredi soir, nous savions que le lundi serait étrange, sans les élèves. On s’était quand même dit “A lundi” Et puis...
 
Je n’imaginais pas, en rentrant ce soir là, que j’avais pris un bateau sans retour sur l’océan de l’angoisse. Quand j’ai pu accoster, j’étais un peu perturbé par ce qui advenait mais n’ayant pas encore pris conscience de la force du tsunami, je me disais que je reprendrai la mer le lundi pour aller apprendre, même à distance, à nager à mes élèves en difficulté, dans les embruns de la cognition chaotique.
 
Puis il y eût cette annonce, entendue sur un petit poste à transistors : “tu es trop gros, tu n’as pas fait de sport depuis longtemps, tes poumons ne sont plus adaptés au travail de la SNSM... reste chez toi !?!” J’avoue que ça m’a fait un choc, mais bon... Quelques jours avant l’heure, j’étais condamné à vivre seul. Et pour combien de temps ???
 
Alors il a bien fallu que je m’organise.
 
Par chance, après un bref tour d’horizon, j’ai su que j’avais encore de quoi vivre quelques jours. Oui, quelques jours, car j’avais toujours en tête cet adage, mis à mal depuis : “Après la pluie... le beau temps” C’était d’autant plus compliqué à intégrer que le beau temps était effectivement là, dehors... !?! J’avais donc assez de vivres pour tenir, assez de ces choses qui permettent de ne pas avoir tout de suite envie d’en finir. La réserve de coquillettes était intacte, les tonneaux de rhum étaient pleins.
 
J’ai connu la première déconvenue au moment fatidique où il faut utiliser le PQ. Il avait été mouillé par les flots du dernier voyage. Ce fût une catastrophe. Puis j’ai vu mes réserves alimentaires diminuer à mesure du temps. J’allais être dans l’obligation d’être le plus inventif possible.
 
Je pris quelques jours pour faire le tour de mon île de 80 m² à la recherche de subsides, d’eau potable... Dès la première expédition, la chance m’a souri, j’ai trouvé une source, dans la cuisine. Le plus extraordinaire de la découverte fut que cette source pouvait, en fonction de ma volonté, couler froid... ou chaud. On ne connait jamais assez la puissance de nos pouvoirs psychiques.
 
J’avais donc de l’eau et ne risquais plus de mourir de soif. D’autant moins que le jour suivant, je pus constater que mon île abritait deux autres points d’eau. L'un m'offrait une onde claire et courante, dotée des même propriétés que celles découvertes la veille, l'autre était plus petit, avec une eau stagnante, mais renouvelable à souhait.
 
Je possédais encore assez de vivres pour continuer mes recherches, mais elles diminuaient jour après jour. Il me fallait faire vite. Le jour trois, je partis en direction du nord. Je n’avais pas de boussole mais l’orientation du soleil et son trajet m’avait édifié. Après quelques heures de marche, j’ai eu le plaisir d’arriver, entre salle à manger et salon, au milieu de la luxuriance. Bégonias, pieds d’avocat, ficus nains, anthurium, chlorophytum... foisonnaient. Bonheur du jour vite retombé, car parmi tout cela, pas un brin de persil, aucune carotte, et pas plus que de poireau que de patate douce...
 
J’ai tenté, avec un peu d’appréhension, de mâcher une feuille de zygocactus. Déçu par la saveur, je fus bien marri quelques temps après, quand mes intestins me signalèrent que la plante avait des effets purgatifs très puissants. Heureusement pour moi, je me trouvais à ce moment là près des avocats à larges feuilles. Le salut tient parfois à peu de choses.
 
Lors de cette traversée végétale, je constatais avec un certain étonnement que si la flore était bien présente, aucune faune, à l’exception des moucherons, n’avait colonisé le lieu. Pas de singe, pas de tigre non plus, ce qui m'arrangeait ; pas de chauves souris et encore moins de pangolin, cet animal qui, sous des dehors inoffensifs, est d'une fourberie sans nom. Je n’aurais donc pas de protéines à me mettre sous la dent. Il fallait que je réfléchisse derechef.
 
Au bout du quatrième jour, commençais à être tenaillé par la faim. Et le début de la faim, c’est éprouvant à vivre. C’est lors d’une n ième traversée vers le salon, machette et sagaie à la main, que je suis tombé sur la ressource tant convoitée... du poisson ! J’avais trouvé du poisson. N'ayant pas prévu cet inespérée trouvaille, je n'avais pas anticipé les outils nécessaires à la capture.
 
Je dus retourner jusqu'à l'armoire à linge dans ma chambre, à trois jours de marche, afin de confectionner un filet de pêche. Quelques ficelles de string, habillement tressées une journée durant, me permirent d'espérer en un festin royal. Je repris donc la direction du salon, en serrant les dents, car marcher sans manger à nouveau durant trois journées est un véritable enfer.
 
Au moment où je mettais les pieds au bord de l'endroit prometteur, je dû me résoudre à une cruelle déception. Je constatai avec tristesse et amertume, qu'entre le temps où je l'avais vu au départ et l'instant présent, mon poisson rouge était bel et bien mort de faim. La privation de daphnies pendant une trop longue période avait eu raison de lui. De rage, je jetai le filet loin de moi, plongeai dans le bocal, dévorai la plante verte qui trônait au fond et léchai les algues collées contre la paroi.
 
La colère passée, je m'assis au bord de l'aquarium pour réfléchir. Il me fallait quitter l'île déserte. Je n'avais plus que cette alternative pour continuer à vivre. La seule solution résidait en la fabrication d'un frêle esquif qui me porterait vers un ailleurs plus accueillant. Je me mis donc en demeure de chercher les matériaux ad hoc pour ce faire. Ne disposant que de mes dents comme outils, j'utilisai celles-ci pour arracher, une à une, les lames du parquet. Je détricotait le filet afin d'utiliser les ficelles de string pour lier les morceaux de bois.
 
Une fois l'embarcation maladroite achevée, je réalisai que j'avais omis de penser à la rame qui ferai avancer l'ensemble. J'avais tellement serré les liens qu'il m'était impossible de les défaire. Je me résolus à partir à la recherche de l'objet qui permettrait à mon radeau de se mouvoir. Je finis par le trouver, au milieu des louches, fouets, écumoires et autres ustensiles. Là, discrète, la spatule plate m'attendait, j'étais sauvé.
 
Cependant, afin de ne pas périr noyé à quelques miles du rivage, il fallait que j'éprouve l'insubmersibilité de mon embarcation. Regroupant toutes mes forces, je la trainai, une semaine durant, vers la salle de bain. Je passai encore un ou deux jours à la couper en deux pour qu'elle puisse franchir la porte et autant pour la reconstituer. J'arrivais au bout de ma peine quand je réalisai que j'avais complétement oublié que dans ma salle de bain, quelques années auparavant, j'avais remplacé ma baignoire par une douche... l'impact psychique fut fatal.
 
Au bout de trente deux jours, c'est en repartant vers ma couche, soucieux, affaibli, démoralisé, n'ayant que l'envie de me laisser partir, allongé seul, vers un monde meilleur, que je l'ai vu, au loin. Il se tenait là, devant moi mais à distance, sculptural, noir d'ébène, cheveux crépus magnifiques. Il ne portait qu'un pagne qui lui tombait jusqu'aux genoux, cachant mal une masculinité hors norme. Me levant avec peine, je m'approchai un peu, avec précaution, afin de ne pas l'effrayer. Il ne bougea pas.
 
Je reconnais que dans un premier, je pensai à le manger, puis, mon éducation chrétienne me revint à l'esprit : aimer son prochain, certes, mais pas en ragout. Alors je me mis à lui parler doucement, calmement, en souriant. J'étais heureux, enfin, ma solitude touchait à sa fin. Enfin, nous allions pouvoir échanger, discuter, et peut-être même plus, si affinité. Nous allions pouvoir réfléchir à une organisation sociale pour un monde nouveau. Pour la première fois depuis longtemps, je retrouvais espoir.
 
Au quotidien, j'allais le voir. Il n'avait pas bougé de place depuis le premier jour. "Patience mon garçon" pensais-je régulièrement "viendra le jour où il acceptera de venir vers toi". Jour après jour... j'étais là, face à lui. Il était là, face à moi, statuaire, dans la constance de son attitude initiale. Toujours mutique. Il ne comprenait certainement pas ma langue. "Il faudrait que je la lui enseigne" pensais-je "après tout, c'est mon métier"
 
Dans un premier temps, le patronyme étant ce qui fonde le lien, je cherchai comment le prénommer, car il n'avait toujours pas ouvert la bouche pour me donner la moindre indication sur son petit nom. Regardant le calendrier, pointant le jour de notre rencontre, je lus dimanche. Je ne sais pourquoi, cela ne me convint pas. Jour du Seigneur peut-être, jour chômé,... ça ne me plaisait pas. Je reculai au hasard et tombai sur vendredi... Impossible à dire mais je n'en avais pas envie non plus, impression de réchauffé peut-être. Je parcourus du doigt la longue liste des prénoms pour enfin trouver celui qui me seyait et qui lui conviendrait certainement : Toussaint ! Non pas dans son acception religieuse, mais bien par rapport à l'esclavagisme que je n'envisageait pas, j'avais trouvé l'ouverture.
 
Les jours passèrent, notre relation quotidienne n'évolua pas d'un iota. Je sentais la lassitude me gagner. Était-il sourd ? Paralysé ? Il fallait que j'en aie le cœur net. Un matin, je pris mon courage à deux mais et la sagaie de l'autre, par précaution. J'avançai vers lui lentement, très lentement, à pas feutrés. Il ne bougeait toujours pas, semblant absent à ma présence. Arrivé à quelques décimètres de lui, je réalisai avec effroi l'erreur due à ma myopie. J'avais en face de moi la statuette malgache, offerte quelques années auparavant par un ami, posée sur l'étagère de mon salon...
 
Depuis... en n'attendant l'après... j'écris n'importe quoi.
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3 avril 2020 5 03 /04 /avril /2020 12:34

Confinement, jour 18...

Ce matin, après m'être lavé, je me suis habillé, pour garder un rythme à mes journées confinées, puis je me suis déshabillé, frappé par un coup de blues, puis la chose passée, j'ai ré-enfilé mes vêtements, que j'ai retirés immédiatement parce que j'ai réalisé que, mal réveillé, j'avais revêtu combinaison de ski et chaussé grolls ad hoc, puis, ayant trouvé les fringues qui convenaient, j'ai mis mon polo, mon Jean's et mes chaussures de ville, que j'ai vite déchaussées parce que j'avais oublié les chaussettes, ça m'a foutu un coup au moral et j'ai tout retiré, j'ai cherché mon pyjama un temps infini, normal, je dors à poil, alors trouver un pyjama... puis j'ai écris un mémo pour m'habiller sans rien oublier. Au bout de quatre heures, j'étais prêt.

J'ai tambouriné comme un fou sur la porte qui donne sur le pallier, cherché vainement le judas dont j'attendais beaucoup. Il ne s'est jamais ouvert, le geôlier n'est pas venu. J'ai peur qu'il ait attrapé le virus. En retournant à ma couchette, je me suis dit que malgré tout, ma cellule de 80 m² était spacieuse.

Je n'entends plus les pas dans l'appartement voisin. Je ne suis pas réellement angoissé, le locataire est jeune ; mais j'avoue redouter un peu le moment où arrivera à mes narines cette odeur si typique des corps en décomposition. J'ai mis des linges au bas de ma porte ; ça évitera aussi la venue des asticots.

Pénurie de café, j'ai pris la farine à la place, c'est de la poudre non ? Avec la sauce soja, j'étais content, ça avait la même couleur que le café... mais vraiment pas le même goût. Dégueulasse. Je vais me mettre au thé, grâce aux feuilles de mon ficus.

J'ai réduit considérablement le travail de continuité pédagogique. Pas par goût. Par manque de temps. Se passer les mains au gel hydro-alcoolique à chaque fois qu'on appuie sur une touche du clavier est chronophage. En plus, c'est préjudiciable à la suite des idées, surtout avec les vapeurs d'alcool.

A l'heure de la récréation, j'ai changé de pièce, histoire de bouger un peu. je suis allé discuter avec mon bégonia. Il n'a pas répondu. je pense que, comme moi, il trouve le temps long, mais je lui ai fait savoir que ce n'était pas un argument valable pour justifier son mutisme.

J'ai passé un long moment à remercier un rouleau de papier hygiénique, feuille après feuille, en disant à chacune le profond respect que j'avais pour elles. Emporté par mon admiration et mon enthousiasme, j'ai voulu applaudir. Geste fatidique, le rouleau de PQ est tombé dans la cuvette des toilettes, c'était le dernier.

Je me suis connecté sur le compte #ASKPPDG de Sibeth Ndiaye pour la demander en mariage. Sa capacité à transformer la connerie en or ma fascine. Je lui ai promis de lui offrir en cadeau de noces, une formation à la communication, elle qui aime tant ça.

Je suis allé à la fenêtre, comme tous les jours, pour célébrer les soignants. Depuis le changement d'heure c'est sympa, avec la lumière, on voit les voisins de l'autre côté de la rue, ça fait moins peur que la nuit. A force d'applaudir, je me suis pété les vaisseaux sanguins des doigts et fait une entorse au poignet gauche. Forcément, je n'avais pas regardé l'heure, j'avais six heures d'avance sur le rendez-vous de 20h. Je me disais aussi...

A l'heure du goûter, j'ai mangé une tartine de confiture de céleri rave faite la veille. J'ai un peu peiné à tenir la tartine car je n'avais plus de pain ; ça m'a coûté un savon et un lavage du sol. A quelque chose, malheur est bon, comme on dit.

Etant personne à risque, j'ai décidé de faire mes courses en passant par Maximo. J'avais tout listé, conserves, sec, frais... J'ai éprouvé une réelle satisfaction quand j'ai appris que je serais livré deux jours avant Noël. Je ne manquerai de rien pour festoyer. Ceci dit, je me suis demandé si commander trois régimes de bananes était bien raisonnable ? Réussirai-je à tenir jusqu'à fin décembre. J'aurais dû être plus prévoyant.

J'ai fait travailler les gosses sur leur devoirs pendant huit d'heures d'affilée en exigeant un silence absolu. Mathématique, rédaction, histoire, géo... tout y est passé. C'est au moment de ramasser leur travail que je me suis rendu compte que je n'avais plus d'enfants à la maison.

Comme tous les jours, j'ai passé du temps au téléphone, pour lutter contre la morosité, mais aujourd'hui, j'ai appelé l'horloge parlante. Quatre heures, pas un mot plus haut que l'autre. Si c'est un peu répétitif, j'ai su à quelle heure j'avais raccroché et surtout, elle ne s'est plainte à aucun moment du climat ambiant. Mais au fait... Est-elle au courant ?

J'ai contacté l'agent immobilier en charge de mon immeuble pour acheter l'appartement de mon voisin. Non pas que je veuille de déloger, mais j'ai besoin de place pour stocker les denrées achetées chez Maximo. D'ici décembre, il aura largement le temps de déménager. Je lui ai d'ailleurs dit qu'il pourrait laisser son chat dans l'appartement quand il partirait. Il parait que ça a le goût du lapin.

Confinement, jour 18... je suis content, je tiens le choc, je pensais qu'à force, je deviendrais dingue.

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22 mars 2020 7 22 /03 /mars /2020 09:12

Ce matin, jour de marché. J'avais envie de sortir. Pas de besoin particulier puisque j'avais fait mes courses de première nécessité deux jours auparavant. En ces temps de confinement, envie de sortir, simplement. J'ai donc bu mon café, me suis préparé. Après avoir enfilé ma veste, je suis allé chercher mon appareil photo. La sortie me permettrait peut-être de glaner quelques clichés.

J'ai démarré la voiture pour me rendre au marché car celui est assez éloigné de ma résidence. Arrivé sur les lieux, le parking étant bondé, j'ai cherché un bon moment une place de stationnement. Il est vrai qu'en milieu de matinée, l'activité bat son plein chez les ambulants et que les allées sont saturées de monde.

J'ai fini par trouver une place ; après avoir coupé le contact, je suis sorti, l'appareil en bandoulière, pour parcourir la distance non négligeable qui me séparait de mon but. J'ai croisé d'abord une vieille dame dont le cabas débordait de victuailles, puis un couple qui, bras dessus bras dessous, flânait, un bouquet de fleurs à la main. Ce devait une fraiche rencontre car les jeunes gens s'arrêtaient régulièrement pour s'étreindre et s'embrasser.

Au bout d'une dizaine de minutes, je suis arrivé au bord de la place qui accueille régulièrement le marché. Il y avait foule. Les familles se pressaient aux étalages, les petits enfants accrochés en grappe aux jupons de leur mère, les plus grands tournoyant autour, en un ballet turbulent. J'avais la sensation de voir une fourmilière en mouvement, aux déplacements de chaque habitante paradoxalement très ordonnés et très aléatoires.

N'ayant rien à acheter, j'ai parcouru les différentes travées, dans la quête de l'image intéressante. L'inspiration n'était pas au rendez-vous, les situations trop convenues et déjà mille fois photographiées. Les ménagères continuaient à acheter, les camelots à haranguer, les badauds à s'agglutiner. 

L'insouciance flottait au dessus de tous. Les mesures sanitaires étaient bien loin. Pas de quoi s'inquiéter, tout semblait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Les uns et les autres marchaient en files serrées, dans un sens et dans l'autre, comme les voitures sur les routes au moment des grandes transhumances estivales. Derrière les étals, les marchands, parfois nombreux, tendaient les produits aux acheteurs, leur rendaient la monnaie, mains nues, car la température était douce.

Parfois, les membres d'une même fratrie se retrouvaient, les amis se rencontraient, s'arrêtant pour une embrassade, une poignée de mains. Forcément, puisque le soleil brillait, s'ensuivaient l'échange de quelques mots, le début d'une longue conversation. Et bien sur, par civilité, une fois le temps de reprendre sa route, les poignées de mains et embrassades étaient à nouveau de rigueur

Cela ne me gênait pas, la mine des uns et des autres, leur teint frais, leurs sourires inspiraient la confiance. Je poursuivais ma déambulation, avec toujours à l'esprit de saisir un instant de vie. J'étais bien plus préoccupé par cela que par les annonces angoissantes entendues à la radio la veille. Je marchais donc tranquillement, les yeux aux aguets, l'esprit vigilant pour trouver LA situation photographique.

C'est en arrivant à l'une des extrémités du marché que je l'ai entendu. Un air d'orgue de Barbarie mêlé au chant du musicien. Étant trop loin pour comprendre les paroles, j'ai pris la direction de la source musicale. Les mots devenaient plus audibles, plus clairs, plus compréhensibles, à mesure que j'avançais. Je ne pouvais pas encore voir celui qui chantait d'une belle voix de ténor, mais maintenant, je percevais clairement les chansons d'un autre temps, celui des guinguettes.

Au détour d'un étalage, il était là, surprenant, tournant la manivelle de l'orgue qui faisaient défiler les cartes percées tout en égrenant les notes. Oui surprenant, car la musique entendue en aveugle avait fabriqué, dans mon esprit, l'image d'un homme, galurin sur la tête, foulard autour du cou surplombant une chemise blanche complétée d'un paleteau de singe noir, pantalon de velours côtelé et gros godillots aux pieds. J'avoue avoir ouvert de grands yeux quand j'ai découvert ce musicien, dont la tenue était en contradiction totale avec la musique qu'il jouait ; il avait revêtu un complet-veston ! Contraste absolu. Je tenais mon image, insolite au possible, qui ferait date dans ma collection.

Je m'avançai, stoppai à un mètre de l'orgue de Barbarie sur lequel était posée une tasse d'expresso à moitié vide mais encore fumante. J'adressai un sourire à l'homme, qui me le rendit sans abandonner la chanson qui interprétait. Je suis resté là un bon moment, à écouter, à regarder. Puis je me suis décidé. Après avoir glissé une pièce dans la petite boîte prévue à cet effet, j'ai attendu la fin du morceau pour solliciter cette étrange personne afin d'immortaliser l'instant, la scène.

Par politesse, n'étant pas un voleur d'image, j'ai demandé au musicien si il acceptait d'être photographié. Il me sourit derechef, s'approcha de moi et lança un "Pas de problème" vigoureux et mouillé des traces de café qu'il portait encore sur la lèvre. Je vis nettement le postillon partir. Comme au ralenti, je pus en suivre la trajectoire. Le projectile humide atterrit pile sur ma joue, à la commissure des lèvres.

A ce moment précis, dans un brutal tressaillement, j'ai ouvert les yeux, assis à mon bureau, devant la fenêtre fermée sur le monde du confinement. C'est fou ce que l'imagination permet...

 

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28 février 2020 5 28 /02 /février /2020 11:14

En toute vieille maison sommeille un lutin. L'âme du lieu en quelque sorte, le détenteur de son histoire, qu'il garde bien celée en lui. Le lutin est discret, secret. S'il décide de se faire voir, ce n'est pas au propriétaire initial du lieu, mais aux suivants, afin de leur délivrer ce que la maison recèle de non dits, de mystères, et même parfois de petites cachoteries. Le lutin dévoile les joies et les drames vécus dans la bâtisse et alentour.

Comme je vous l'ai dit, le lutin est réservé. Il réside là où jamais on ne penserait le trouver. Sous une pierre du jardin, derrière une poutre dans les combles, haut perché, sur une branche du vieux chêne qui ombrage la maison. Plus bizarre parfois, le lutin peut se dissimuler dans des coins dépassant l'entendement. Niché dans la poussière laissée au dessus d'une armoire bien trop haute pour qu'on y puisse faire le ménage, en compagnie des souris, entre les lames d'un vieux plancher de grenier,  au milieu des légumes conservés au cellier.

Et puis, il y a plus étrange encore. Le lutin a cette capacité incroyable à se lover dans les espaces petits, très petits. Pourquoi cela ? Tout simplement parce que le lutin est protéiforme. Capable de s'aplatir, de s'allonger, de rapetisser pour s'adapter à l'endroit choisi pour résider paisiblement, en attendant de livrer tout ce qui a construit le souffle du lieu. Le lutin est fantastique, dans toute l'essence du terme.

Mais non seulement habile à s'étirer, s'amincir, se tasser, le lutin peut aussi changer de couleur. Vert grenouille pour le jardin, strié de brun et beige pour se marier aux boiseries du grenier, rouge à proximité du poivron, tout cela pour mieux se fondre dans son environnement. Cependant, si le lutin aime à se soustraire aux regards en jouant au caméléon, il est parfois fantaisiste, voire fantasque. Il lui arrive de se métamorphoser en petits objets, afin de tromper les grands comme les petits qui résident là.

On a vu des lutins en forme de petite cuillère, d'autres mués en chaussure gauche, certains même en poignée faïence de porte, cela afin d'être régulièrement au contact des occupants et de discrètement enregistrer tous leurs faits et gestes. Seulement voilà, si certaines transformations peuvent être efficaces, d'autres le sont moins et permettent de démasquer le lutin.

Ainsi, alors que je réglais la gâche d'une vieille serrure qui renâclait à faire correctement son office, à dire maintenir la porte fermée, j'ai, par pur hasard, trouvé le lutin de la maison. Logé dans la partie basse de la pièce  métallique, le lutin ne m'est apparu qu'après le démontage. Vraisemblablement, il n'avait pas prévu de se montrer de lui même. Sommeillait-il au moment où j'ai manipulé l'objet que j'étais près à reposer ? Une chose est sûre, c'est qu'il m'est tombé entre les doigts.

Quadrangulaire, bleu, avec quatre picots sur le dessus. Dur, lisse, ferme, et petit, juste assez pour tenir dans le creux de la main. D'abord, avec les souvenirs de mon enfance, j'ai cru que c'était un Lego. Mais à bien y réfléchir, l'endroit d'où il sortait, le fait d'être resté caché là pendant de nombreuses années et son unicité ont fini par me persuader qu'il s'agissait bien du lutin de la maison. Les Lego ne sont jamais seuls, ils résident dans les chambres d'enfants, dans un tiroir ou sous le lit, mais pas dans la gâche d'une serrure.

Pour l'instant, immobile à côté de moi, un peu lavé car il était bien sale, il ne bouge pas, mais je sens monter en moi ses petites histoires. Bonheur des cadeaux, joie des essais, voiture, château, objet ésotérique fait de briques multicolores... mais aussi, tristesses d'enfants ou disputes de gamins, appels maternels au repas alors que la construction n'est pas aboutie, et puis un jour, nostalgie d'une enfance déjà bien loin.

Alors, petite forme bleue quadrangulaire, je sais que tu n'es pas un Lego mais bien un lutin, un peu maladroit dans le choix d'un déguisement qui t'a finalement trahi à mes yeux. Je le sais, je le sens. Ne sois pas inquiet, petit lutin de la maison, je vais bien te trouver un antre qui conviendra pour poursuivre ton œuvre de passeur de mémoire. Certes, tu ne seras plus complètement le détenteur de la petite histoire de cette maison sur laquelle tu veilles depuis bien longtemps. Mais sois sur que je te laisserai dévoiler, quand tu le souhaiteras, à qui tu le voudras, tous ses secrets.

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16 novembre 2019 6 16 /11 /novembre /2019 09:56

Un suricate dans le quartier ! Si si... un suricate. Tous les matins, en partant au boulot, je le vois. Il est là, raide comme un i, sur le trottoir, toujours tourné dans la même direction, presque face à moi. Il guette, regard immuable, dressé, absolument immobile. Il ne cille jamais. Jour après jour, à la même heure, il guette, membres supérieurs le long du corps, légèrement dégagés pour pouvoir réagir, je suppose, à la première alerte. Aucun tremblement ne perturbe sa position, statufiée. Pourtant, je ne dois pas présenter de danger pour lui car à mon passage quotidien, il ne détourne pas le regard, laissant celui-ci dans la fixité du guetteur, vigilance de tous les instants. Tous les jours, je l'observe en passant. Le rendez-vous est maintenant rituel. Je l'examine furtivement, le temps du passage, mais lui ne m'épie pas, jamais. Je suis toujours surpris. S'il n'est pas seul, autour de lui, aucun autre suricate, même distant. Ceux de son clan ont-ils été déjà alertés, sont-ils déjà hors de vue ? Ainsi, lui, seul, guette. Peut-être pour lui même finalement. Peut-être est-il le seul rescapé d'une tribu décimée ? Instinct ancestral, il guette. Je n'ai jamais osé m'arrêter pour mieux le voir, trop peur de le déranger, de lui faire sonner l'alarme, de le voir fuir et ne plus être là le lendemain, trop effrayé par mon audace. Quand je repasse dans l'autre sens, à l'heure bénie de la sortie du travail, il n'est jamais là. Retour à la tanière ? Recherche de la pitance quotidienne ? Je ne sais pas ; je ne peux pas savoir. Tout ce que je connais de lui est ce bref rendez-vous au jour le jour, toujours au même endroit, dans mon quartier. Tous les matins, vêtu d'un jean informe, d'un imperméable mastic, portant des lunettes désuètes, le suricate de mon quartier guette, au milieu de la petite foule qui attend le bus de ville.

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13 janvier 2019 7 13 /01 /janvier /2019 20:07

Le train va bientôt partir, je m'assieds côté allée.

En face, de l'autre côté, il arrive, juste un peu essoufflé. Son imperméable mastic, ni élégant ni commun, descend un peu sur un pantalon en velours côtelé propret. Il est chauve, ou presque ; visage bonhomme, yeux sourire. Ce n'est pas un vieillard, mais il a déjà vécu. Il s'installe, calme.

La rame s'ébranle, légers mouvements imprimés aux corps par le passage d'un rail à l'autre. La vitesse croît progressivement. Hormis le bruit mécanique, le silence emplit l'espace. Les sonneries inopportunes des portables ne viennent pas perturber les passagers. Un jeune homme passe, à la recherche du siège qu'il a réservé. Le voyage a commencé.

Au milieu du wagon, le jeune homme questionne un homme plus âgé sur la place qu'il occupe ; c'est celle qu'il a acheté à la SNCF, son billet en témoigne. Le petit monsieur aux cheveux blancs présente ses excuses, expliquant qu'il a, lui aussi, réservé une place, le soixante et onze, mais qu'il ne l'a pas trouvée. Il cède sa place et plaisante, on doit lui avoir vendu une place pour les bagages. Bonne humeur malgré l'adversité.

Le train n'est pas saturé de passagers, le petit monsieur aux cheveux blancs parcourt le couloir, en quête d'un siège libre. Il s'approche, avise la place en face du voyageur à l'imper mastic, le salue poliment et demande si la place est libre, s'il peut s'y assoir. Réponse souriante, positive.

Le petit monsieur aux cheveux blanc se sent invité, par tant de courtoisie, à engager la conversation. Tout en prenant place, gardant sur lui une veste en mouton retourné, il réitère la plaisanterie sur la place que la société de transport lui a vendue, considère sans rage ni animosité qu'aujourd'hui, "la SNCF...  c'est catastrophique" et conclut par une sentence résignée... "C'est comme ça !"

Lui fait son âge, malgré une tenue plutôt sport, jeune. Sous ses cheveux blancs coiffés en arrière, d'un seul côté, une petite boucle d'oreille argentée oscille au gré des mouvements du train. Il porte des lunettes cerclées de métal, mais son regard est vif. Une petite moustache soignée, fine, ourle sa lèvre. Élégance décontractée.

L'imperméable mastic n'est pas sauvage. Il répond aimablement aux paroles du petit monsieur aux cheveux blancs. L'empathie gagne, le contact s'établit, la relation cristallise. Le petit monsieur, encouragé par l'amabilité de son vis à vis, se sent en confiance, il s'ouvre, explique qu'il a visité sa fille pour Noël, à Cholet. L'autre lui répond que de son côté, il a fait de même, mais en région parisienne.

Ils échangent, sur tout, sur rien. Vient la légitimation de leur solitude. L'imper mastic commence. Il est veuf depuis six ans. Le petit monsieur, sans tristesse apparente, voix constante, explique que sa femme est décédée depuis mars seulement. Ils sont seuls. "C'est comme ça !" Ponctuation fataliste d'une situation qui est ainsi, sans espoir de retour. Pas de peine affichée. Résignation intérieure. Pas de place au spectacle.

"C'est comme ça !"

L'imper mastic lâche son âge, soixante seize ans. Il ne les fait pas. Le petit monsieur, soixante quatorze seulement, mais, affres des ans sur le corps, on lui en donnerait plus, malgré un certain dynamisme. Le sujet de fond est trouvé. Ils sont veufs, vivent chacun de leur côté, en se débrouillant.

"C'est comme ça !"

Les enfants, ceux qui sont loin, auraient tant aimé qu'ils se rapprochent. "Mais non, je suis mieux chez moi". "Bien sur, on a nos habitudes". "Et puis mon fils ne vit pas loin... " Il a aussi la bienveillance des proches, le voisin qui veille sur la maison quand le petit monsieur est en voyage, le fils qui vient vérifier si le chauffage de l'imper mastic fonctionne, si le compteur électrique n'a pas sauté.

"C'est comme ça !"

L'imper mastic vit à la campagne, petit village sans commerces, sans services. Le petit monsieur réside dans une petite ville. Alors ils utilisent la voiture, mais très peu, de moins en moins d'ailleurs. L'imper mastic en a encore besoin, pour les courses, mais juste pour ça. Il n'utilise son véhicule qu'en cas de besoin. Il a même changé son ancienne assurance pour une aux kilomètres parcourus. Le contrat en inscrit sept-mille mais c'est bien le diable s'il en fait quatre mille dans l'année.

"C'est comme ça !"

Le petit monsieur a fait un AVC il y a trois ans. Lui non plus ne sillonne plus le pays en voiture, il ne se sent plus assez sûr au volant. Il garde la voiture malgré tout, on ne sait jamais, quand il en use, c'est pour des tout petits trajets. Et puis, il peut prêter son véhicule à son petit fils, il conduit bien. Sa petite fille lui a demandé aussi de pouvoir emprunter la voiture ; mais il hésite... ce n'est pas pareil. Vieux réflexes un peu machistes.

"C'est comme ça !"

Forcément, des hommes de cet âge qui discutent ne peuvent le faire sans évoquer à un moment ou à l'autre ce qui les a fait homme... le service militaire. Leur âge renvoie à une époque où cette obligation civique engageait pour des périodes longues. L'imper mastic a fait dix huit mois en Algérie puis en Tunisie. Un service sans histoire, qui lui a donné le goûte des voyages, l'envie de découvrir le monde. Le petit monsieur voulait s'engager dans le génie, il y a passé deux ans, dont un temps dans le peloton d'élèves gradés. C'est là, à l'armée, qu'ils ont appris à obéir, ils en conviennent tous les deux.

"C'est comme ça !"

Le petit monsieur aurait aimé aussi découvrir le monde, mais ses périples se sont bornés aux Vosges, parce sa femme avait peu l'envie de partir, et surtout, pas trop loin. L'imper mastic avait une épouse moins casanière, ensemble, ils sont allés partout dans le monde. La Thaïlande, le Mexique, l'Afrique du Sud... qu'est ce que c'était bien... et toujours en tour opérator.

Il est temps déjà de reprendre les bagages. Le convoi ralentit, avant de laisser l'un et l'autre retourner à sa maison, à son village, à sa vie, en gardant à l'esprit ce moment où chacun a eu, en face de lui, quelqu'un pour l'écouter.

Les veufs... "C'est comme ça !"

 

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10 décembre 2018 1 10 /12 /décembre /2018 07:00

Il y avait bien longtemps que je n'étais pas venu à l'étang. Un accident de la vie m'avait privé depuis presque dix ans de ce plaisir champêtre. A la vue de l'eau, j'avoue qu'un certain bonheur m'envahit, mais je déchantai vite. Il y avait là quelque chose de bizarre. Je ne reconnaissais plus l'endroit. La forme en huit de la pièce d'eau, avec une boucle plus ronde que l'autre avait changé. Des petites dunes de terre cachaient le bord opposé, pourtant bien visible auparavant. La végétation elle aussi s'était transformée, moins d'arbres, plus d'herbes folles dans un désordre qui me surprit. Jacky entretenais toujours l'étang avec beaucoup de soin, et après qu'il ait quitté ce monde, nous, les enfants devenus adultes, avions eu à cœur de poursuivre cette tâche. Pour autant, dix ans s'étaient écoulé depuis ma dernière visite et la nature semblait revendiquer la reprise de ses droits ; mais pas que cela...

Qu'importe me dis-je. Sans même réaliser que j'avais quitté mes chaussures, je pénétrai dans l'eau. A cet instant, je pus retrouver la sensation de fraicheur recherchée aux temps ensoleillés, et parfois lourds d'un orage à venir. Je commençais à avancer. Lentement, doucement, profitant de la douceur du moment comme aux temps où nous venions taquiner le brochet, dans ce mouvement discret qui ne trouble pas le carnassier. Après  avoir parcouru quelques mètres, je réalisai que la hauteur d'eau était constante, à peine à mi-mollet, et ce dans toutes les directions que je pouvais emprunter. J'aurais dû me questionner, m'inquiéter. Mais non. Cela était ; immanence de la nature. Aucune raison de me soucier. Je poursuivis donc ma déambulation quasiment à la surface de la pièce d'eau. J'avançais vers l'endroit où se cachaient habituellement les poissons, dans ce que l'on nommait une basse, en lorrain, une profondeur plus conséquente de l'étang, refuge du poisson blanc, réserve de nourriture des prédateurs. 

C'est précisément à ce moment que je les vis, tous. Quasiment immobiles, placides pour certains, posés sur leur séant, le regard fixé sur moi. Chacun d'entre eux disposait sous lui d'un minuscule lopin de terre qui émergeait, petite propriété privée où poussaient quelques herbes. Tous, entourée par l'eau calme, vivants mais statufiés. Aucun ne me faisait face, cependant, tous avaient la tête tournée vers moi, créant un angle droit avec leur corps de profil. Cinq, six, dix chats, surgis de nulle part, me dévisageaient. Leur orientation différait mais tous guettaient mes mouvements. Si je n'avais pas perçu d'emblée la présence étrange de ces félins tranquilles, je ne m'en étonnai maintenant pas plus que de la faible profondeur de l'étang et continuai mon chemin aquatique.

L'homme arriva vers nous, car nous étions maintenant plusieurs. Je ne le reconnus pas, pas plus que je ne le connaissais. J'aurais grand peine à décrire sa tenue car ses mots bienveillants fixèrent mon attention. Il nous prévenait du danger de marcher nu pieds dans l'eau, avec le risque de nous blesser sur des tessons de verre qui polluaient l'étendue d'eau. Cela dû me troubler car je me souviens avoir été perdu à cette annonce et l'avoir sollicité pour qu'il m'indique comment continuer mon chemin. Il me renseigna avec gentillesse et bonhommie, précisant que j'avais encore de la route devant moi. Les chats avaient tous disparu. Surement retournés là d'où ils étaient sortis, avec la même discrétion silencieuse.

Je me trouvai à cet instant presque sur la rive de l'étang que barrait une digue. Celle-ci n'était pas très haute et se prolongeait loin, très loin, se fondait avec l'horizon. Pieds dans l'eau, je savais que la digue protégeait l'étang des eaux usées en ceignant la station d'épuration. A mon tour, gagné par l'immobilité, je me retrouvai seul à nouveau. L'homme s'était évaporé, ceux qui m'accompagnaient également. Ayant épuisé l'ensemble des ressources mentales et souvenirs accumulés en désordre au cours de ma vie, je m'éveillai, troublé par un rêve étrange, aux tonalités réelles teintées de fantastique, mélange d'histoire personnelle et de littérature à la Lewis Carroll.

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1 juin 2018 5 01 /06 /juin /2018 16:27

L'odeur du troène... fabuleux retour en arrière. Pas une madeleine, pas de parfum de beurre, de farine, d’œuf cuits au four. Juste la fragrance de la fleur de troène, légèrement chauffée par le soleil de mai. J'ai cinq ans, ou six, peut-être. Ayant signifié à maman que je pouvais le faire maintenant que j'étais grand, je rentre de l'école maternelle Villebois Mareuil seul. J'arpente le trottoir qui me mène à la maison, petites sandalettes aux pieds, culotte courte, blouse d'écolier. Il fait bon, un temps qui permet d'oublier la veste ou la pèlerine. Je suis avec les copains ; Philippe qui tournera bientôt allée des chardonnerets, Christophe avec qui je ferai la totalité du trajet puisqu'il habite de l'autre côté du cours de Verdun, en face de chez moi. Moi, je vais allée des bergeronnettes, au numéro un ! Une grande fierté d'avoir le numéro un des maisons du lotissement du Champ de Mars. Première maison un peu moderne construite quelques années après guerre sur cet immense espace qui prolonge les Bosquets du château. Numéro un... la superbe enfantine tient parfois à si peu de choses. Tout au long du chemin, coupé régulièrement par l'entrée des différentes allées au nom de passereaux, des maisons ceintes de jardins. Une haie très fournie, de hauts thuyas, impénétrable, dresse un rempart contre la vue. Pourtant, la curiosité est une arme de patience et nos yeux de petits garçons, à force de s'user contre la végétation, finissent par déceler ici un pan de mur où s'ouvre une fenêtre qui tire une langue de literie, là un bassin qui nous fait rêver ; y a-t-il des poissons ? Nous aimerions tant les voir. Nous franchissons l'allée des mésanges. Avant la route, c'est la maison d'Hervé. Christophe, Philippe et moi sommes dans la même classe qu'Hervé, mais il ne fait pas vraiment partie des copains, il habite trop loin et nous ne nous retrouvons pas pour jouer quand l'école est finie. Parfois, nous faisons le chemin ensemble ; parfois seulement. Les thuyas ont fait place aux alignements de troènes. Pas très grands, mais plus que nous. Nous devons là encore faire un effort pour scruter l'intimité des habitants du Champ de Mars. Il est cependant plus facile à la vue de percer le feuillage aéré des arbustes à feuilles d'un beau vert lisse et brillant. Nous approchons nos petites bouilles, nez à travers le grillage, doigts accrochés à celui-ci. Une abeille s'envole. Nous l'avons dérangée dans son labeur de butineuse. Je vois le jardin au delà de la haie. Un massif d'aubrieta étale ses fleurs violettes sur les pierres d'une petite rocaille, la corbeille d'or vient contraster d'un jaune presque citron. Quelques phlox, délicats commencent à s'ouvrir en petites étoiles rose pâle. Les tulipes sont maintenant fanées, les muscaris également. Papa et maman ont aussi un jardin, un très grand jardin, allée des bergeronnettes ; mais forcément, bien que les fleurs soient les mêmes, les arbres semblables et légumes du potager identiques, je reste toujours curieux que ce qui fait le jardin des voisins. Il y a toujours à découvrir. Ainsi, je regarde, tout du long de ma route... et je sens, je respire cette odeur, ce parfum si particulier, des fleurs blanches de troènes. Certes, quelques semaines avant, il y avait le muguet, premières effluves prononcée du printemps, les giroflées, à la senteur si suave, si capiteuse. Pourtant, il faisait encore un peu frais pour apprécier pleinement ce qui venait chatouiller les narines pour les alerter que Dame Nature se parfumait à nouveau, après le sommeil d'hiver. Alors... c'est le troène qui a mes faveurs. La chaleur d'été ne me brûle pas encore. Les feuilles ont maintenant pris leur couleur, peinture rafraichie de la saison où tout s'éveille. La terre a fini de sentir la terre, comme aux premiers rayons qui la réchauffent, elle voit son parfum noyé par ceux de tout ce qu'elle porte. J'arrive à la maison. Philippe est chez lui depuis longtemps, Christophe n'a plus qu'à traverser la rue. L'heure du repas approche, ça sent bon dans la cuisine. il reste un peu de temps avant de passer à table. Maman m'appellera quand ce sera prêt. Je peux donc aller jouer dehors, dans le jardin. Qu'il est grand ! Forcément, à cinq ans, ou six, on voit les choses avec des yeux d'enfant, plus grandes, plus grosses... Je cours autour de la maison, une allée le permet, faite de dalles blanches mouchetées de gris, elles sont belles et surtout, il n'y en a pas dans les autres jardins, encore une petite satisfaction. Je cours et je respire à fond, je sens, de tout mon odorat, tout ce que m'offrent les fleurs. Je m'arrête devant la touffe de pivoines, si fragiles, si délicates, parfum si doux, si aimable. Je me penche, le nez au milieu de la corolle rouge, j'inspire goulument. Odeur de fleur, parfum de vie. Je reprends ma course. Le jardin est bordé de troènes, à l'exception de deux endroits, là où les thuyas ont pris le relais et entre le potager et celui de notre voisin. Là, il y a des framboisiers que maman a plantés après le départ de papa. Je pense qu'il n'en voulait pas. Le jardin, c'était sa passion. C'était sa fierté. Jardin potager, jardin d'agrément, la surface le permettait et pour entourer tout cela, il avait planté les troènes, dont l'odeur me ravit. Je suis sensible aux fragrances florales, celles des roses, de la lavande, des cytises, du lilas... Chacune me point, chacune me fait vivre un moment de sérénité, de repli sur moi même pour goûter, les yeux clos, la succulence de chaque fleur, de chaque plante. Mais je reste dans l'instant de cette dégustation. Alors qu'il ne se passe pas une année sans qu'au printemps, lorsque je passe près d'une haie de troènes en fleurs, le parfum qu'elle exhale me fasse quitter le temps présent et me projette plus de cinquante ans en arrière.

Je dédie ce texte à Marie-Claude, Annie, Dominique, et Jean-Pierre qui ont pu profiter aussi, enfants, adolescents ou jeunes adultes, de ce merveilleux jardin... avec des troènes.

 

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28 février 2018 3 28 /02 /février /2018 20:55

Lui, âgé, casquette paramilitaire aux couleurs passées. Par terre, sous sa chaise, lieu sécure, sachets plastiques de supermarché en guise de valise. Gourmette au poignet droit, chevalière à l'annulaire gauche, vestiges d'un autre temps, plus faste ? Barbe blanche, plutôt jaunâtre, broussailleuse. Pourtour des ongles noirs, y compris la lunule. Veste et pantalon sombres ; baskets noires fatiguées.

Elle, une table plus loin, assise dans la même direction que lui, appuyée au mur, engoncée dans plusieurs couches de vêtements dont l'anorak final est gris sale. Au bas de ses jambes tendues vers l'allée, ses chaussures baillent, usées jusqu'à la corde. Chaussures de marche ; même percée, elle en a besoin. Capuchon sur la tête, enfoncé jusqu'au yeux. Écharpe bien enroulée pour calfeutrer le tout. Froid dehors, froid dedans. Vêtements-domicile ; rester au chaud, rester chez soi, dans les étoffes, même à la brasserie de la gare. Lasse, semblant à bout, sidérée par une chienne de vie. Révolte sourde, trop de peines, trop de mal, corps amorphe, mal traité, abandonné.

Sur la table, face à lui, un plateau, une tasse à café vide, deux sachets de sucre pleins. Plus loin, un baise en ville, une écharpe soigneusement pliée. Pas de négligence. Il a du prendre soin de lui... avant. Regard dans le vide. Ni moue, ni sourire. Bouche droite, sans émotion. Figé, atone, statuaire. Pourtant, une certaine dignité nimbe le tableau. Pensées moroses ? Rien ne parait.

Destins semblables mais ils sont étrangers l'un à l'autre.

Elle regarde toujours droit devant. Digestion d'un frugal repas, café, gâteau... à midi. Peut-être pas assez de monnaie pour en avoir plus. Une main sur la table, l'autre le long du corps. Seul un doigt à l'ongle en deuil témoigne d'activité. Il frappe la surface vernie à petits coups rythmés. Elle cligne des yeux, lutte et glisse doucement dans le sommeil. La bouche s'entrouvre. La tête s'incline. Où est-elle maintenant ? L'odeur du bain chaud la fait frissonner. Elle vient de rentrer du travail, difficile, mais elle travaille, a le loisir de ne pas se demander si ce sera manger ou se chauffer. Ce soir, coquillettes et jambon. C'est modeste mais mieux que café gâteau pour remplir l'estomac. Et puis, avec les petits sous mis de côté, dimanche, une cuisse de poulet, le festin.

Il finit par s'endormir, lui aussi, assis, droit, menton tombant sur la poitrine. Respiration calme, il est ailleurs. Soleil doux, fragrances de printemps. La terre sent la terre ; l'air est frais, vivifiant. Derniers jours de Mars. La mésange trille, le crocus ne lutte plus contre le froid, le perce-neige en a bientôt fini. Les narcisses pointent leurs boutons floraux jaune pâle, blanc. Fini l'hiver et son cortège de souffrances. La nature se réchauffe. Enfin. L'année sera peut-être belle. Peut-être généreuse. Une maison. Un toit, même petit. Vivre en paix, sans peur du lendemain, sans peur de l'heure qui suit, de la minute qui vient. Un petit jardin généreux, des fruits, des légumes, ne plus chercher dans les poubelles, ne plus...

- Papy ! Une jeune femme s'est avancée vers lui. "Papy... "
Sa petite fille ? Jeune, emmitouflée, comme lui, anorak serré, capuchon à bordure fourrée qui lui orne le visage, même à l'intérieur de la brasserie.
- Tu viens papy ?
Petite fille ? Ou compagne d'infortune ?
 
Réveil en sursaut, encore dans les limbes, chafouin, il faisait si bon, si doux dans ce rêve moelleux.

- Je vais manger, tu viens ?
- Non, j'ai pas faim.
- On va au chaud, là où on était hier.
- J'ai pas faim.
- Tu viens manger ?
- J'ai pas faim j'te dis !
Elle insiste, ne veut pas le laisser.
Il est désemparé, marmonne.
- Papy, Papyyy.
Il est sourd à ses appels, il est sourd, certainement.
- Quoi ???
- On va là où on était hier.
- Non, j'reste là.
- Viens manger...
- Puisque j'te dis que j'ai pas faim. Je comprends rien...
Perdu ? Hagard... Fatigué ? Malade ? Vieux, trop vieux.
- Bon ben moi j'y vais.
La jeune fille part, ennuyée du refus, fait trois pas, se retourne, à mi distance entre Papy et les trois jeunes hommes qu'elle veut rejoindre. Elle hésite, revient, ré-essaye... sans plus de succès. Résignée, elle s'en va.

Il reste là, figé, endormi ou hébété, fatigué ou déprimé et peut-être, et surement, tout à la fois.

Il part à son tour, assis. Ses yeux bleu pâles, qui fixent  le néant, accommodent sur l'infini. Il est en lui. Dans son passé peut-être. Présent trop douloureux, avenir incertain, alors le passé comme refuge, havre de paix. L'avant cataclysme, l'avant cet accident dit de la vie, l'avant la déchéance, la déprime, la plongée abyssale dans une vie inimaginable, inimaginée.

Sa voisine dort toujours, imperturbable, maintenant d'un sommeil profond. Sa poitrine se soulève régulièrement, apaisée. Seul le doigt, maintenant arythmique, témoigne de l'activité intérieure. Un banc au soleil, pour le dimanche, dans le petit parc près de l'immeuble. Se reposer de la semaine de travail, profiter de l'air du dehors, ne plus le craindre, ne plus le considérer comme malédiction. Peut-être la visite des enfants, si longtemps éloignés, maintenant retrouvés. Plaisir simple de l'être ensemble, de voir comme ils ont grandi, comme ils sont beaux, de les aimer...

Ces deux là, seuls au monde. Où seront-ils ce soir ? Que seront-ils demain ?

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17 décembre 2017 7 17 /12 /décembre /2017 12:56

Né un 28 juin, en pleine canicule, il abhorrait le froid.

 

Taciturne, misanthrope, il vivait reclus dans un coin reculé de la vallée de la Loire. Il avait choisi une maison troglodyte afin de pouvoir échapper au monde, en se cloîtrant au fin fond de sa grotte. Il détestait les gens.

 

Pire encore, les enfants. Il ne supportait pas leur présence piaillante. Leurs mains souillées de l'herbe des jardins ou maculées d'un Nutella débordant de la tartine hypercalorique du goûter lui donnaient la nausée. Il vivait seul, par choix.

 

Il avait bien essayé de prendre une compagne mais celle-ci l'avait vite agacé. Elle n'oubliait pas une fête, pas un anniversaire, pas une occasion d'offrir un cadeau à qui que ce soit et à lui en particulier. Ruineux, agaçant, fatigant.

 

Elle ne manquait jamais de tout faire pour lui être agréable. Elle était gentille, trop gentille, poire ! La chose avait insupporté son conjoint au point qu'il lui avait signifié sans ménagement, sans diplomatie aucune, qu'elle aille jouer les mamys gâteuses à l'autre bout du monde.

 

Quand Halloween s'annonçait, il retournait son jardin pour y disposer judicieusement des mines antipersonnel. Il creusait trois rangs de tranchées et se retranchait au coin d'une fenêtre, à ses pieds, les provisions pour tenir un siège, en position de sniper serbe.

 

Il ne prenait aucun plaisir à la chose mais il n'aimait pas qu'on vienne l'importuner pour des raisons qui tenaient plus du commerce que de la tradition. Et puis, vraiment, avec les enfants carnavalo-sucrivores, ça ne passait pas, il les détestait.

 

Il avait bien essayé, une fois, par curiosité, d'ouvrir sa porte à un gnome à tête de citrouille qui s'était écrié : "Des bonbons ou j'te tue !". Il lui avait donné un sucre d'orge au poivre et n'avait pas manqué de le pincer avec force en le reconduisant.

 

Sa tentative s'était avérée un fiasco. Il n'avait éprouvé aucun plaisir à offrir. Pire, pour lutter contre les tremblements dus à un acte complétement inhabituel, il avait du user de méchanceté pour retrouver sa sérénité.

 

Le 25 décembre approchait. Les illuminations ornaient petit à petit maisons, jardins et rues de son village. Des marionnettes et objets festifs garnissaient les vitrines ; lutins, traineaux... sans oublier les rennes, qu'ils n'appréciait pas non plus, comme tous les autres animaux.

 

Comme chaque année, il avait décidé de descendre dans le bunker qu'il avait creusé, moins pour éviter les dégâts nucléaires que pour se préserver des fêtes de fin d'année et de l'obligation de souscrire à la tradition des cadeaux de Noël.

 

Décidément, le Père Lëon était à l'opposé du monde.

 

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28 octobre 2017 6 28 /10 /octobre /2017 14:10

Elle se trouvait là, dans le métro qui reconduit chez lui le parisien exténué de sa journée. Dehors, le jour baissait déjà, la température aussi, affres de l'automne. Elle était  mal assise, un peu avachie. Le torse légèrement plié, le bassin fuyant vers l'avant du siège.

Elle n'avait pas d'âge. Elle avait des âges. Celui de ses mains, osseuses, aux articulations noueuses, aux ongles trop longs, non manucurés. Celui de son visage, dont un front à peine ridé, mais une gorge qui trahissait les ans. Celui d'une bouche mi-close, découvrant une rangée de dents un peu jaunes. Celui d'une mâchoire supérieure peut-être édentée, masquée par une lèvre tombante.

Elle semblait fatiguée, en plus d'être lassée par le trajet. Son souffle tenait du soupir plus que de la respiration. Les yeux vides, enfoncés dans leur orbites, pointaient vers l'infini. De temps à autres, le temps d'une déglutition, la mâchoire inférieure, à peine prognathe, rejoignait la mâchoire supérieure. Dans le rictus associé, l'absence de dents devenait flagrant. Elle était petite, maigre, semblait usée par la vie, vidée par le labeur.

Travaillait-elle encore ? Elle ne paraissait pas avoir atteint le temps de la retraite. Ses mains... ses mains disaient le travail du présent. Avait-elle trié, la journée durant, à la chaine, des objets à emballer ? Avait-elle, pendant huit heures, serré mille fois le même écrou, sur la même pièce, sur mille voitures qui avaient défilé sous ses yeux ? Avait-elle passé le balai, puis le lave-pont sur des hectares de sols salis par les employés de bureau ?... Jamais je ne le saurai, mais elle était là, dans le métro, à mes yeux éreintée.

Le trajet lui pesait.

Sa poitrine elle aussi témoignait de l'âge. Petite, mais un peu tombante, elle se soulevait profondément pour se transformer en long souffle de lassitude à l'annonce d'un retard de la rame, d'un contretemps du voyage qui vraisemblablement, lui devenait interminable.

Le froid automnal n'était pas suffisant pour qu'elle soit chaudement vêtue. Une chemise blanche rayée finement de noir, très froissée, s'ouvrait sur un informe tee-shirt fuchsia à col rond. Son pantalon noir tire-bouchonnait un peu au dessus de chaussures reebok qui dataient. Un sac Samsonite posé sur ses genoux complétait le bagage au sol, grand sac plastique garni d'objets divers.

Rompue de fatigue, du moins, me semblait-il, après avoir maugréé une fois encore, elle porta la main au sac, tira avec quelque peine une fermeture éclair rétive qui découvrit un intérieur délabré, une doublure déchirée. Elle en tira une paire de lunettes d'un autre temps. Ne les ajustant pas sur son nez, elle les laissa dans la position première, de travers.

Ses mains décharnées plongèrent à nouveau dans le cabas fatigué. Elle le fouilla, poche après poche. Elle en retourna le contenu avec une certaine nervosité mais sans que rien ne s'en échappe, et finit par trouver, dans l'invisible fatras, l'objet convoité.

Elle sortit ce que je reconnus comme un journal. Ce dernier était aussi froissé que la chemise de la dame, plié dans tous les sens, comme on le fait à la hâte quand, plongé dans sa lecture, on est surpris par l'arrêt du transport. Une fois le chiffon de papier à moitié déplié avec difficulté, elle se mit à lire, les lunettes sur le nez, toujours asymétriques.

A l'article suivant, la dame tourna la page. Je découvris alors ces deux inscriptions, dans les polices ad hoc, en haut de page, la première sur la gauche, la seconde à l'opposé : Le Monde puis Eco + Entreprise !

Stupéfaction....

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24 avril 2017 1 24 /04 /avril /2017 17:55

Dimanche en rentrant de congés, j'ai vu mon terminus SNCF avancé de deux gares !?! En lieu et place de la gare Montparnasse, les gentes dames qui avaient contrôlé nos titres de transport nous ont annoncé que l'arrêt définitif du train se faisait à Rambouillet... 

Quelques temps après être descendue du train, la foule eut l'explication. Toute circulation était stoppée suite à "un accident de personne". Jolie formulation. Ayant l'esprit devossien, je me suis demandé pourquoi arrêter un train puisque l'accident était de personne. Il eût été de quelqu'un, passe encore, mais de personne ?

Il était 13h30 environ et mon train aurait dû atteindre la gare finale 18 minutes plus tard. Passé le temps de l'irrationnel, j'ouïs les dames qui purent nous rassurer : "vous devriez pouvoir repartir vers 14h, ça va être rapide, c'est un suicide... " A nos visages interloqués, elle précisa : "... Oui, le suicide est avéré, il n'y a dons pas ouverture d'enquête de police"

Ah... bon... contrairement à ces dames qui avaient visiblement déjà été confrontées à ce type de situation, la foule hésitait entre l'attitude dubitative, l'agacement du retard annoncé, l'inquiétude de la correspondance loupée ou non et une certaine circonspection.

Il fallait se rendre à l'évidence : patienter ! Patienter, le temps de remettre le trafic en route. Patienter, le temps vraisemblablement de dégager la voie. Patienter, certainement le temps que tous les constats aient pu être faits... Donc... nous patientâmes de longues minutes, au froid, soleil brillant mais vent glacé, après avoir eu la seconde nouvelle qui en rajoutait une couche au mille feuille de stress : aucun bus ne pouvait nous mener à destination... Dimanche...jour de congé ! Damned...

Après avoir fait les cents pas quelques temps pour me réchauffer, je me suis rendu compte que la foule se mouvait en direction d'un quai au delà des voies. Repli stratégique ? Recherche d'un abri ? Non, une fois encore, les dames venaient de donner une information. La rame de train qui avait percuté la personne devait arriver sous peu et afin de ne traumatiser plus de monde par les traces possibles du choc, les usagers devaient être éloignés de cette vue potentielle.

Entassés sur le quai 1, nous étions maintenant en attente de deux rames, celle qui devait nous mener à bon port et celle, en sens contraire, de l'accident. La motrice du train funeste apparut au loin, attirant, forcément, la plupart des regards. La pulsion scopique agissait, fascinante. Tout un chacun, bien heureux d'être en vie et n'ayant pas participé à ce qui était advenu cherchait malgré tout sa part de la catastrophe. Voir ce à quoi on a échappé pour confirmer que l'on est bien vivant...

Dans ces moments là, la pensée fonctionne rapidement, les yeux scrutent, le cerveau imagine. Choc, traces... Bref, le rouge devait être dans la plupart des esprits. La rame qui avançait doucement se fit plus précise, plus visible... mais point de tôles enfoncées et maculées. Une seule couleur, du bleu. Uniquement du bleu ?!?

Dans un élan de réalisme, j'en conclus que la motrice avait heurté un Schtroumpf neurasthénique ou une dépressive cyanosée...

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28 janvier 2017 6 28 /01 /janvier /2017 16:14

C'était réellement étrange, ce minuscule filet de lumière. Aussi ténu qu'un cheveu, il se dessinait là, sous mes yeux, à la surface de l'eau. Pour être plus précis, il faisait exactement frontière entre l'eau et la porcelaine qui servait de réceptacle. Incongruité absolue, ce mince rai lumineux avait trouvé sa place, oui, dans la cuvette de mes toilettes !?!

Folie ? Non... la ligne existait bel et bien, séparant le liquide du solide. Pourquoi là, dans cet endroit ? Je n'en avais pas la moindre idée, mais je devais me résoudre à l'évidence, il était là, sous mes yeux.

Mes toilettes avaient fait l'objet d'un ménage parfait, Laura étant une reine du nettoyage. Rien ne maculait la cuvette, l'eau de Javel avait combattu les miasmes, contré les marques. Alors ? Qu'était-ce donc que ce fil d'où jaillissait une radiation, faible certes, mais suffisante pour être remarquée ? Cela n'éclairait pas, cela était, immanent.

Je l'observai fixement, avec la montée insidieuse d'un sentiment étrange. Pas de peur physique réelle. Curieuse sensation. Calme apparent, fascination progressive, malaise sous-jacent. Intrigué au départ, je sentais maintenant l'angoisse aux aguets. Et pourtant, je restais calme.

Le filet lumineux était là mais n'évoluait pas, ni en taille, ni en intensité. En revanche, son emprise sur moi croissait lentement et surement. Refluant le cartésianisme, je cédai progressivement à un mal être intérieur indescriptible mais bien présent.

Et pourtant, je restai là, à observer, à tenter de comprendre, à élucider, et surtout, à rationaliser la chose. C'est précisément à ce moment que ce qui m'avait intrigué un bon moment disparut, sapant ma tentative intellectuelle de rendre l'évènement cohérent. Si je fus rassuré sur le coup, je réalisai promptement que l'étrangeté persistait.

Je n'avais pas bougé d'un pouce. Je fixais toujours l'eau, au fond de la cuvette, obscure à cet instant. Cependant, je savais que la lumière s'était déplacée de l'autre côté de cet endroit intime. Je n'avais perçu aucun mouvement, aucun changement, mais j'en avais pleine conscience, elle avait migré dans la pièce qui jouxte les toilettes et avait trouvé refuge sur le mur.

Etant toujours au même endroit, il m'était impossible de la voir mais je la savais existante, installée, quasi omniprésente. L'emprise sur moi devenait plus forte, j'étais envahi. Sourde inquiétude, qui n'épargnait maintenant aucun recoin de ma personne. Je percevais l'étrange, je le vivais corps et âme.

Le trouble s'intensifia lorsque je me retrouvai dans la situation initiale. Toujours debout dans le même lieu, je revivais ce qui m'avait intrigué quelques instant auparavant. Même filet de lumière, même luminescence, même endroit, même forme. Seule différait ma sensation, je me sentais peu à peu possédé.

Le manège recommença. Disparition du phénomène, nouvelle migration, au même endroit. Et puis une fois encore, réitération de la perturbation, Sysiphe angoissant. J'étais paralysé de frayeur, pétri d'épouvante. J'appréhendais maintenant le malin dont l'incarnation était pour le moins ésotérique.

Je n'ai toujours pas compris comment, mais à un moment du cycle infernal, j'ai pu me retrouver dans la pièce adjacente, en face du mur qui accueillait la lumière que je percevais dès lors sans hésiter comme satanique. Le filet avait cédé la place à une sorte d'onde à peine perceptible, qui se mouvait avec lenteur sur le mur, de haut en bas, protéiforme.

Je n'étais plus isolé et pu échanger quelques mots avec ceux qui faisaient le même constat horrifié que moi. Si je me souviens d'avoir parlé, j'ai totalement oublié mes mots tant je me sentais asservi par ce halo pernicieux. Dans une audace extrême, mon voisin avança d'un pas et posa la main sur le mur pour tenter d'effacer la lueur.

Comme elle l'avait fait à maintes reprises, celle-ci s'éteignit au premier contact de la main avec la surface sur laquelle la pâle lumière n'avait cessé de se mouvoir étrangement. Il y eût un temps d'arrêt, à nouveau l'espoir d'une délivrance. Celui-ci retomba vite. Nous étions à présent convaincus, sans mot dire, que la chose nous avait choisi comme hôte, à part égale. Nous étions possédés, sans avoir pu, ni su, résister.

Dans un ultime sursaut, j'allumai la lampe, puis aussitôt le poste de radio et restai immobile un long moment. Il me fallu du temps pour sortir de ce redoutable cauchemar. Et j'avoue que c'est avec le souvenir de la nuit et une certaine appréhension qu'au moment du lever je suis allé dans ce lieu, dit d'aisance, pour soulager ma vessie...

 

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21 janvier 2017 6 21 /01 /janvier /2017 09:04

Cinq à sept au mètre carré. Pas un bruit si ce n'est celui des moteurs. Serrés les uns contre les autres, personne ne parle. Pas de parole, des souffles. Uniquement des souffles. Respiration endormie de celui qui est là depuis le départ et somnole, respiration haletante de l'essoufflée retardataire, respiration rauque du grippé en instance, respiration chargée de l'aviné... tout se mêle. Une fragrance, plus une autre, et une autre encore. Fleurs, épices, sueur, haleines, potpourri de ce que le monde peut produire. Du parfum, on passe à l'odeur. Ajouté à cela cet air confiné malgré les aérations. Cet air si particulier des souterrains urbains, relents de terre humide et de matériaux industriels, senteurs électriques. Nous sommes blottis les uns contre les autres. Intimité contrainte. Le dos de l'un écrase le bras de l'autre, les pieds cherchent une place. Exercice d'équilibre. Les mains se frôlent et s’évitent, trouver à se tenir. Eviter la chute ? Non, elle est impossible tant la compacité des corps l’en empêche. Non ! Esquiver le contact des peaux car l’autre est inconnu, étranger, hostile peut-être ? Les vêtements font rempart, parfois les gants aussi, mais la chair nue, la mienne contre la tienne… Masse humaine protéiforme, mouvant au gré des arrêts et départs. Masse humaine hétérogène, bien que compacte. Masse humaine qui se défait puis s'agrège à nouveau, selon ceux qui descendent ou montent. Masse passive et pourtant en mouvement perpétuel. Le renouvellement de la charge humaine vomie à chaque arrêt comble instantanément le vide. Challenge, peut-on accroitre la densité du moment ? Le voyageur impatient gave la rame. Il jauge, hésite, puis force. Electron supplémentaire qui s’invite dans l’atome humain. On frise la catastrophe ; puis l’ordre revient. Chacun trouve à nouveau une place, plus réduite, plus ténue, mais une place. Le poids d'une journée de travail se lit sur un visage. Celui de la tristesse sur un autre. Ici une inquiétude, là une hébétude. Quand ils sont ouverts, les yeux regardent mais ne voient pas. Visages ternes, fatigués, refermés sur la vie intérieure. Des centaines d'yeux, des milliers de pensées muettes. On devine, on suspecte, on imagine. Jamais on ne saura. Et toujours ce silence bruissant uniquement de la rame qui cours d'une station à l'autre. Le métro me dépose enfin à Montparnasse Bienvenue. Qu'il est doux de vivre en province...

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15 janvier 2017 7 15 /01 /janvier /2017 19:32

Neige cinglante. Le mercure a encore chuté. Vent glacial. Marcher d'un pas alerte. Seule façon de me réchauffer. Tête enfoncée dans les épaules. Arriver, vite. S'abriter. Buée sur les lunettes, à mesure de mes expirations. Avancer. Jour achevé, nuit encore hésitante. Hâter le pas. Regarder droit devant, rejoindre le cinéma. Salle obscure, confortable, au bout du chemin. Croiser les passants. Corps transis. Présences fugaces. Inconnus pressés. Quelques centaines de mètres encore. Doigts gourds au fond des poches. Pieds quasi gelés. Marcher, encore. Longer les vitrines. Les ignorer, pas de temps à perdre. Passer devant les portes clauses. Rideaux tirés aux fenêtres. Et soudain...

Blottie dans l'angle du porche. Cachée dans l'obscurité de la nuit enfin installée. Immobile. Fluette. Haut perchée, talon fin. Tournée vers la porte. Contre elle, presque. Et le froid toujours plus vif. Silencieuse, discrète. Effacée. Debout dans l'hiver. Seule. Jolie, élégante. Mais terriblement seule. Elle attend. Mon passage ne la trouble pas. Elle m'ignore, reste figée dans la même position.

Je passe, feignant l'indifférence. Ce n'est pas mon histoire. Et pourtant, elle a attiré mon attention. Et puis le film m'attend...

Je rentre à la maison, l'oublie, me couche sans penser à elle.

Le lendemain, sur le même chemin. Je suis dans mes pensées. Oublié cette rencontre de la veille. Toujours à vive allure, je suis ma route. Nuit glaciale, encore. Nuit noire, toujours. Rayons d'une lune pleine pour dessiner les formes. Le porche. Rappel de mémoire. Mais elle n'y est plus. Elle n'a pas attendu en vain. Tant mieux. Vagues souvenirs d'hier à la même heure. Je souris.

Quelques mètres plus loin, j'arrête mon pas. Elle est là. Au sol, couchée. Sa beauté est intacte. Le froid ne l'a pas abîmée. Elle gît sur le trottoir. Quand est-ce arrivé ? Hier ? Dans la nuit ? Depuis combien de temps ? Comment est-elle arrivée là ? La tristesse ne m'étreint pas. La pitié non plus. La circonspection oui. Comment, en plein hiver, peut-on perdre une seule bottine dans la rue ???

 

 

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17 septembre 2016 6 17 /09 /septembre /2016 17:52
VIDE MERDE ?

Il y a des jours où tout semble aller mal, et finalement...

Je m'en vais vous conter, par le menu, l'aventure que j'ai eu l'occasion de vivre ce jour.
Il y a bien longtemps, ma douce Mayennaise et moi avions convenu qu'après quelques semaines de travail, il serait bon que nous nous retrouvassions pour un week-end.

Sachant la chose à l'avance , j'avais fait dans le prévoyant en acquérant mon billet de train assez tôt, cela pour pouvoir bénéficier des tarifs relativement intéressants. Je ne dis pas bon marché, car ils ne le sont jamais, même avec la carte ad'hoc, mais bien intéressants puisque moins cher que cher.

Ainsi donc, j'avais prévu de prendre le long serpent métallique qui court à travers la campagne française de Nancy à Laval et cela en passant par Paris car les conditions d'accès sont bien plus pratiques que par Lorraine TGV, cette sotte gare érigée par des politiques lorrains idiots au milieu de nulle part.

Je détenais donc mon Sésame pour aller plus à l'Ouest, avec une épreuve en cours de route, joindre la gare Montparnasse, depuis celle de l'Est, en cinquante et une minutes chrono via le monstre sous-terrain métropolitain. La chose ne m'était pas impossible puisque déjà éprouvée à quelques reprises.

Libre de mon travail à quinze heures, je me hâtai vers la gare de Nancy où j'arrivais avec un temps d'avance confortable, sans stress. Ce dernier ne tarda pas à s'estomper rapidement. A la lecture du panneau qui affiche les quais d'embarquement, j'eus la franche et brutale déconvenue de constater que l'entreprise SNCF faillait ! Un retard, qui plus est au départ, de quinze minutes était annoncé en petits points qui se mirent à briller au tableau de mon désespoir. Quinze minutes ! Quinze précieuses minutes rognées sur les cinquante-et-une imparties au trajet entre gares parisiennes. L'idée du trajet des stations de métro se transforma soudain en stations du chemin de croix, avec un loupé de train de quelques minutes à Montparnasse, en guise de crucifixion finale.

Il me fallut donc penser vite pour lutter contre l'adversité. Ce faisant, j'étais donc concentré et tout à mes pensées spatio-temporelles pour arriver à l'heure dite en cette bonne cité de Laval. Heureusement, j'avais, chose rare, mis des écouteurs sur mes oreilles pour écouter de la musique classique qui faisait, dans ces conditions, office de séance de yoga. Entre l'un et l'autre, j'étais finalement assez coupé du monde et bien préoccupé.

C'est à ce moment qu'un pauvre ère, a priori affamé, surgit dans ma zone de proximité, assez près pour déranger mes pensées. Il n'eut pas le temps de me demander quelque menue monnaie que je lui fis poliment comprendre que je ne souscrirais pas plus à sa requête qu'aux emprunts russes. Furieux, il s'éloigna en me taxant de "gros porc"... Je mis quelques secondes à réaliser car son propos final avait été couvert par la musique dans mes oreilles. C'est finalement la rémanence du son qui m'indiqua qu'il avait effectivement été injurieux.

J'en fût assez désagréablement surpris. En réfléchissant aux propos, je ne pouvais pas nier l'adjectif, eu égard à ma surcharge pondérale. En revanche, porc ??? Je me dis que la comparaison était osée, ni du côté des oreilles, ni de celui du nez, des yeux, je n'avais de traits communs avec un cochon. La seule chose qui pouvait convenir était la comparaison avec la petite queue rose en tire-bouchon mais cela s'arrêtait à la taille et à la couleur. Bref, à la contrariété du retard, venait s'ajouter l'anathème... Le voyage commençait bien.

J'avoue que j'aurais pu comprendre sa rage à mon refus, mais là... les conditions de ma bienveillance étaient un tantinet corrompues. Bref, un peu chafouin, je pris malgré tout le parti de passer outre et d'aller sur le parvis de la gare, puisque je disposai de quinze minutes de plus avant de prendre mon train. Le soleil brillait, il faisait bon. J'avisai un coin ombragé pour passer un coup de fil.

Chose faite, j'eus le déplaisir de voir s'approcher à nouveau le grand escogriffe injurieux. Il ne m'avait pas reconnu, alors que de mon côté, si ce n'était pas de la rancune, j'avais encore le souvenir des mots prononcés à mon encontre par le gaillard quelques instants avant. Il me servit le même discours. Ma réponse fut tout aussi polie mais cette fois, puisque nous avions déjà un peu de vécu commun, je lui rappelai ses propos récents en lui expliquant que ceux-ci m'inclinaient encore moins à l'aider que cinq minutes avant. Réalisant son erreur et derechef furieux, il tourna les talons en me taxant cette fois ci de bâtard, prouvant ainsi qu'il avait un lexique riche et diversifié.

Pour autant, l'annonce du retard et deux injures en moins d'un quart d'heure, ça faisait beaucoup. Ayant pris la seconde couche avant que la première n'ait eu le temps de sécher, je décidais de ne pas rester là pour attendre les finitions.

Puisque suffisamment de temps me restait encore, j'envisageai d'aller demander au personnel de la gare si le retard initial avait des chances de se réduire et si non, comment faire à Paris si je loupais mon second train. Apparemment, la chance était avec moi puisqu'en expliquant à un agent à l'accueil, j'eus le plaisir d'être immédiatement pris en charge. Un autre agent me concocta un billet... gratuit qui me permettait, si je n'avais pas le train initialement prévu, d'en prendre un autre, un peu plus tard. Ce dernier m'obligeait toutefois à faire le trajet en deux temps avec un temps d'attente au Mans. Même si je devais arriver une heure plus tard, j'étais sauvé.

Je me rendis donc sur le quai indiqué pour patienter jusqu'à ce que le train arrive. J'étais dans l'attente, une fois de plus. Pour ne pas rester désœuvré, j'entrepris de sortir le billet salvateur afin d'en prendre mieux connaissance. Je ne m'étais pas préparé à une nouvelle déconvenue.

Non seulement je devais prendre un train plus tard, non seulement il me fallait faire le second trajet en deux temps, mais en plus, d'une place en première, je passais à des places en seconde... pour le même prix ! La fête continuait.

J'étais donc sur le quai où à quelques minutes de l'arrivée du train, une annonce nous signala que le quai d'embarquement serait annoncé sous peu, laissant ainsi entendre que le quai initial n'était pas le bon. Je m’apprêtai donc à faire le trajet en sens inverse pour retrouver le wagon dans lequel m'attendait ma place.

Un TGV arriva sur les entre-faits, venant de Paris. Tous les étiquetages signifiaient donc la direction opposée à celle que je devais prendre. Toujours pas d'annonce rectificative... Je dus demander à des agents quel train me mènerait vers ma destination. C'était celui là !!! Une fois de plus, la société des chemins de fer avait failli.

Satisfait de voir tout de même mon train à quai, j'avisai le wagon dans lequel je devais voyager... un des derniers de la rame ! Cela signifiait ainsi qu'en gare de l'Est, j'aurais déjà un parcours allongé pour aller chercher le métro, réjouissance supplémentaire.

Je m'assis donc, en prenant la décision de remonter la file des wagons avant d'arriver, bagages à la main, pour me rapprocher au plus près du métro et gagner un temps devenu des plus précieux. Le train finit par s'ébranler, prendre une vitesse qui, malgré tout, ne permit pas de rattraper le retard.

Rendu dans le wagon qui me mit au plus près, je marchai donc à très vive allure à mon arrivée sur le quai de la gare parisienne pour attraper le premier métro. La vie aurait été trop simple si le métro, lui aussi, n'avait pas connu des problèmes d'allure et des annonces de perturbations.

Cependant, trempé de sueur, les vêtements aussi mouillés que si j'avais essuyé une belle averse, je finis par rejoindre la gare Montparnasse avec ses couloirs infinis, ses escaliers à répétitions, ses escalators dont forcément il n'y a qu'un sur trois pour aller dans la direction souhaitée, occasionnant une surpopulation sur celui-ci, empêchant par là même une quelconque fluidité et la possibilité d'aller un peu plus vite. La scoumoune étant la scoumoune, je n'eus d'autre choix que de m'y plier.

Haletant, suant, pestant, soufflant, j'arrivai donc sous la pendule qui m'indiqua qu'il me restait à peine quelques minutes pour monter dans mon second train. Ouf, il n'était pas parti. La chance a tourné me dis-je. Je marchai de plus belle plus arriver au wagon qui devait me mener en temps et heure à ma destination. Le mauvais œil semblait maintenant être derrière moi.

J'avoue que si le retard initial m'avait fait monter l'adrénaline, celui que je découvris pour l'aller vers Laval m'apaisa. Une fois de plus, retard au départ, dix minutes ! Je pus ainsi profiter pleinement du bain de sueur dans lequel je marinais maintenant.

Une fois arrivé dans le train, je pus souffler, me détendre, me dire que c'était gagné, que mon week-end commencerait comme je l'avais prévu.

C'était sans compter avec les aléas qui d'un retard de dix minutes au départ, firent monter les enchères, grâce à un problème électrique sur la ligne Paris-province. A peine avais-je eu le temps de me caler, de reprendre ma respiration, de profiter un peu de la climatisation que quelques dizaines de kilomètres après la sortie de Paris, la rame s'immobilisa en pleines voies ! Confus, le contrôleur nous annonça la chose en précisant que l'incident porterait le retard à... quarante minutes !

Bon, une fois de plus résigné, je décidai d'aller au wagon-bar boire une grande quantité d'eau car après la course parisienne et n'ayant rien bu depuis mon café de 13h à Nancy, je n'avais rien absorbé. J'étais donc parfaitement déshydraté et le mot est faible.

A ce moment, le contrôleur porta l'estocade. Le train étant en retard et sans que je pus comprendre la relation de cause à effet, le wagon bar était fermé... A cet instant précis, je me dis que je n'avais plus que la mort à attendre.

J'ai fini par arriver à bon port, près de cinquante minutes après l'heure prévue. Pour autant, pourquoi se plaindre, pas d'accident, pas d'attentat, j'avais la vie sauve...

Ceci dit, Macron avait raison, j'aurais du prendre le bus. Mais voilà, à la vitesse à laquelle vont ceux-ci, en partant le vendredi soir, je serais arrivé aux côtés de ma douce Mayennaise sensiblement à l'heure à laquelle j'aurais dû reprendre le lundi matin ! Quelle vie trépidante.

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2 juillet 2016 6 02 /07 /juillet /2016 09:41
LES VIEUX à LA MANSARDE

Matin gris d'été qui tarde à s'installer. Couleur du ciel en camaïeux avec le toit d'ardoises de l'immeuble d'en face. Je regarde par la fenêtre du bureau. Un fin crachin donne cet imperceptible mouvement aux choses immobiles.

L'encadrement beige des huisseries mansardées tranche avec le sombre. Vitres sans rideaux ici, regard noir et vide, presque mort, du dedans vers le dehors ; et là, paupières délicates, proches l'une de l'autre, faites d'un voile blanc de coton ouvragé. Volet à peine descendu à gauche, sensation d’œil mi clos. Il y a de la vie dans ces fenêtres là.

Un œil mansarde s'ouvre, le droit. Rideau maintenu de la main, marquant la diagonale. Femme tronc, corps incliné légèrement vers la droite. Figée, doigts en embrase sur la toile immobile. Posture de marbre, la tête tournée indéfectiblement vers un même objet hors champ.

Le gauche s'éveille à son tour, dans un élan semblable. Corps plus grand, masculin. Diagonales des rideaux parfaitement parallèles, les prunelles s'activent. Ils sont là, les vieux, tapis derrière la vitre. Ils surveillent...

Elle ne bouge pas, lui non plus. Tous deux de gris vêtus, ternes, chenus, muets, statiques. Pupilles torves, statufiées ; les mansardes regardent, les humains épient.

Ils disparaissent enfin, l'un après l'autre, ou bien les deux ensemble ; puis sont de retour, à l'identique. Curieux manège. Mon oncle n'est pas loin, mais les yeux sont carrés. Contrairement aux acteurs qui jouent la poésie, ces deux vieux là sont pathétiques. Regard inquiet, mi caché. Me revient à l'esprit cette affiche de guerre "Silence, l'ennemi guette vos confidences". La vue a remplacé l'ouïe, l’œil l'oreille. Il s'agit de veiller, jusqu'à en devenir suspicieux.

Cette attitude, je la connais, pour l'avoir vue tant de fois dans ma belle région. Le furtif mouvement des rideaux qui s’entrebâillent à peine, juste pour laisser passer le regard, savoir se qui se passe, se trame au dehors, devant le logis clos. Méfiance... de tout... de rien. Judas sociologique sur le microcosme du quartier, de la rue, sur l'évènement, même futile,qui vient troubler le quotidien. Le Lorrain est craintif. Il guette, c'est dans ses gênes.

Un œil-mansarde s'est ré-ouvert. A force d'observer, il est injecté de sang, foulard écarlate sous la tête-pupille de la dame. Plus d'une heure déjà qu'ils font le va et vient, qu'ils vérifient sans cesse, qu'ils s'usent à espionner. Œil fermé, œil ouvert, rideau qui se tire... se replace. Ils s'en vont et reviennent, les vieux ; et reprennent inlassablement la position.

La situation, anodine au départ, curieuse ensuite, a dépassé l'insolite. Le tragique de la crainte cède la place au comique de répétition.

Que pensent-ils ? Que se disent-ils ? Impossible à savoir, et peu importe. Ils sont là, gris comme le ciel, tristes comme le temps, figés comme les gisants, derrières leurs rideaux, dans leur petit appartement, dernier rempart contre le monde qui menace. Acteurs involontaires d'une tragi-comédie, marionnettes d'un jour d'une vie que je sens étriquée, pour être si méfiants de la chose présente..

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1 septembre 2015 2 01 /09 /septembre /2015 17:05
SOIE ION PRèS SCIE

Ayant matutinalement acquis quelques fèves fraîches à vil prix, n'étant pas particulièrement en veine d'inspiration culinaire, j'avisai l'internenette pour confectionner une soupe avec ces légumineuses de la famille des Fabaceae, sous-famille des Faboideae, tribu des Fabeae, la maison ne reculant devant rien !

Ainsi, après avoir tapoté mon clavier pour m'enquérir de la préparation, faisant une confiance sans faille à Goût Gueule... forcément, pour la cuisine, on n'a pas encore trouvé mieux, je tombai sur le site qui me proposa la recette du potage à la paysanne.

"Vertuchou !" m'écriai-je tout de go, ajoutant, à l'instar de Boucle d'or constatant l'adéquation parfaite entre sapidité, température et quantité de soupe de petit ours et son propre goût : "c'est juste comme il faut !"

Il n'en fallu pas plus de temps qu'un élastique tendu à tout rompre pour aller exploser la mouche bleu moiré posée sur le fromage, pour aviser la confection de ladite soupe.

Etant bon prince de nature, je vous la livre telle qu'écrite :

Potage de fèves à la paysanne
« Ce potage est une véritable célébration au printemps. Quoi de plus beau que les fèves pour célébrer tout les légumes nouveaux
. »

Ingrédients pour 6 personnes :

1 kg de fèves écossées
1 petite botte d’oignons nouveaux
1 branche de céleri
3 grosses pommes de terre
1, 5 l d’eau ou de bouillon de volaille
15 cl de crème fraîche
Beurre
Sel fin
Poivre noir
1
bouquet de persil

Préparation

Préparation des ingrédients :
Epluchez et émincez les oign
ons

Epluchez et coupez le céleri fines tranches, épluchez les pommes de terre.

Lavez et ciselez le persil.


Préparation :
Dans une grande casserole, faites revenir dans le beurre les oignons et le céleri, sans prendre coule
ur.

Mouillez avec l’eau, ajoutez les gousses et les pommes de terre, salez et poivrez.

Faites cuire à feu vif, 30 minutes.

Mixez le potage et ajoutez la crème fraiche, mélangez et parsemez de persil ciselé.

Je me mis donc en devoir d'exécuter à la lettre la recette.

J'avoue qu'arrivé au moment où il est dit "ajoutez les gousses", j'ai été pris d'une grande perplexité. Mon côté pointilleux, voire tatillon, très respectueux du sens exact des mots m'incita à vérifier si j'avais bien lu... effectivement, il s'agissait bien d'ajouter les gousses.

Pris d'inquiétude sur ma connaissance botanique, je sentis le doute m'envahir. Appellerait-on "gousse" ce que je pensai être la graine ? Que nenni ! Après une vérification étymologique du mot, je fus rassuré, mon interprétation était la bonne, à dire que la gousse était bien l'enveloppe, la cosse, comme on dit aussi. Certes, dans les synonymes je trouvai aussi "légume", mais cela n'apporta rien à l'affaire.

J'étais donc crucifié ! Que fallait-il faire ?

Ajouter les gousses, respectant au pied de la lettre la recette, au risque de proposer à mes convives une soupe infecte, et qui plus est, pouvant être considérée comme "au rabais", fruit d'une pingrerie qui m'aurait fait garder le meilleur pour moi ?

Suivre la voie de ma connaissance botanique, pas si lacunaire que ça, mais enfreindre la recette au mépris de son auteur, me faisant ainsi passer pour un fat ?

Je décidai donc de tout jeter et d'aller me servir un whisky pour retrouver un tantinet de moral et de dignité humaine. Quant à mes invités, une chance... je ne les avait pas encore sollicités.

Il y a des jours où le net me laisse vraiment rêveur.

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26 juin 2015 5 26 /06 /juin /2015 18:17
LE SENS DE L'AVIS

Loi de Murphy, encore et encore...

Tu fais une colopathie aigüe, qui te prive de tes jambes, te cloue au pieu pour la semaine, les tripes en grève, l'intestin façon frères Montgolfier. Alors tu consultes la faculté, qui s'inquiète, te vampirise, t'électrocardiogrammise, te scanne et enfin te rassure, te dispense la bonne médecine, propre à remettre le transit en route.

Tu t'exécutes, plongeant la canule du lavement à l'endroit propice qui est double : l'endroit de la plongée corporelle et le lieu où tu pratiques l'acte, le moins possible éloigné des lieux d'aisance, au risque de te rejouer le tsunami de Sendaï - 2011 - à l'échelle de ton appartement. Arrive ce qui doit arriver, la médecine l'avait prescrit et prévu. Telle la limace de mer sortie des eaux, tu te vides... ouf ! Mais bon, si la place est nette, encore faut-il que la machine se remette en route.

Alors tu prends ton mal en patience, après avoir dégusté encore une bonne fois à cause de la chimie qui t'a visité. Une heure, deux... une nuit... Ton unité centrale te dit bien que, même si tu as absorbé bien peu de choses, eu égard à la forme piteuse dans laquelle tu te trouvais et à la trouille d'ajouter un grade sur l'échelle de Richter de la douleur tripopathique, il faut que tu fasses contre mauvaise fortune bon coeur et que tu livres encore un peu de ton intérieur. Mais le courant ne passe pas encore bien entre l'UC et le périphérique et si l'envie est là, la concrétisation tarde.

Là encore, une heure, deux... pas une nuit parce qu'il faut dormir, mais assis, en attente, comme un voyageur dont le train n'arrive jamais, bien qu'annoncé toutes les minutes. La chose n'en finit pas de finir. Enfin, une façon de convoi s'annonce, plus précise, mais encore bien timide, et là où tu avais prévu deux rames de wagons, tu constates amèrement que seule la motrice se pointe... Shit, si j'ose dire.

But the show must go on. Alors, tu te reprends, après des heures de j'y va-t'y j'y va t'y pas, la tripe enfin à l'étal, l'esprit tranquille, tu abandonnes le doux nid, en vue d'acheter les nourritures propres à te restaurer, te réhydrater, te redynamiser... et aussi à t'aider à achever, tel Hercule, le récurage des écuries d'Augias. Tu montes donc dans le véhicule qui te porteras à quelques encablures de là et tu commences tes courses, heureux de tenir enfin debout sans considérer le caddy comme un déambulateur.

Le chariot se remplit peu à peu, réflexion à l'appui sur l'effet + ou sur l'effet - de l'aliment choisi. La rédemption demande un minimum de bon sens. Tu as quasiment fini, il reste une chose ou deux à acquérir. Tu circules dans le dédale des rayons, au milieu de la foule, car ton dysfonctionnement ne t'a pas permis de venir à une heure de moindre fréquentation. Voilà, c'est presque bon...

Et là, le bug ! La partie basse de toi même se désolidarise de la partie haute et décide, à l'instar de la Grèce en crise, de faire ce qu'elle veut. Tous les voyants au rouge, sirène annonçant le cataclysme, syndrôme AZF... Le transit se manifeste, là, à l'improviste, entre les palmiers Lu et les paquets de café, à côté de la grosse dame qui n'en finit plus de gaver son chariot, juste devant le bambin qui pousse son mini-caddy, loin des caisses, loin de ton nid et à 10 000 années-lumière de ce lieu intime que tu cottoies tous les jours dans l'indifférence générale et qui maintenant, te semble être le plus salvateur du monde.

Alors là... vraiment, tu comprends le sens du mot DETRESSE...

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28 août 2014 4 28 /08 /août /2014 13:08

Je sortais à peine des lieux d'aisance où j'avais pu, à grand plaisir, soulager mes flancs. Propre, comme maman m'avait appris à l'être enfant, j'étais maintenant occupé à savonner mes mains d'une douce mousse délicatement parfumée.C'est à ce moment précis qu'il entra.

Il me contourna pour atteindre la vasque murale où lui-même allait pouvoir épancher ses humeurs mauvaises, satisfaisant ainsi au plaisir du besoin naturel.

Face au lavabo, je rinçais mes mains d'une eau douce et limpide ; je pouvais, grâce au miroir sis au dessus du meuble devant moi, distinguer ce qui se jouait dans mon dos. Les urinoirs, au nombre de deux, étaient séparés, discrétion intime oblige, par une paroi verticale qui montait jusqu'au dessous d'aisselle d'un individu de corpulence normale.

L'homme se rendit tout de go vers la plus éloignée des vasques, s'installa dans la position de l’urineur debout, et, vraisemblablement, dans le plus grand calme, commença à se soulager. De mon côté, le finissais les ablutions. C'est à ce moment que le miroir me permit d'assister à la scène qui se déroulait derrière moi.

L'homme leva nonchalamment le bras gauche, posa le coude sur la séparation translucide et d'un même élan, vint loger sa joue gauche au creux de paume de sa main. A cet instant, je trouvai la chose amusante mais le tableau dura plus que de raison.L'homme était immobile, figé, de marbre. La lumière était douce, aucun bruit intempestif ne troublait l'événement quasi sculptural.

Cet immobilité m'interpela. L'homme était-il soudain pris d'une nostalgie profonde, ou bien frappé de cette terrible maladie de l'endormissement soudain, ou pire encore d'une cystite ravageuse qui pousse au goutte à goutte ? J'en restai fort intrigué.

Au moment où je me tournai vers le sèche mains pour parachever l'instant hygiénique, le tableau inédit s'interrompit, la scène s'anima ; l'homme se mût, quitta les toilettes sans mot dire.

L'instant qui venait de se dérouler dans le huis clos de cet endroit dédié aux petits et grands besoins, instant dont j'avais parfaitement distingué chaque moment, tenait de l'art statuaire. La posture m'avait fait penser à ces bronzes de la seconde moitié du 19ème, sculptés par le mentor de la belle Camille Claudel.

Indéniablement, je venais de croiser le Pisseur de Rodin.

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4 novembre 2013 1 04 /11 /novembre /2013 14:30

Gris. De cheveux, de moustache, gris du tailleur et du costume, gris dehors, gris dedans. Ils sont face à face, le repas achevé. Lui, sirotant un café, elle, les yeux dans le lointain. regard de chouette. Tête à droite, tète à gauche, elle ne voit pas ce qu'elle regarde. Lui, regard figé, tasse à la lèvre, petites lampées, la vue n'outrepasse pas le verre de lunette. Immobiles ou quasi. Elle, les yeux s'animent à peine, cherchent vainement alentour ce qui réveillerait le dedans. Lui, toujours au goutte à goutte éthiopien, kawa trop chaud peut-être ? Le temps passe, un temps las. Le regard dèjà morne s'éteind, l'ennui les envahit, ou l'inertie du quotidien. Je te connais trop bien, tu me devines au jour le jour. Tu ne m'étonnes plus, je ne t'apporte rien. Trop de jours en commun ?...

Soudain le mouvement ; il se dresse, se meut vers elle qui se lève à son tour, s'approchant du manteau qu'avec délicatesse il tend. Elle l'enfile sans bruit et dans le même élan, il la prend par le bras. Sans un mot, comme avant, ils quittent la brasserie, traversent la grand place, s'enfoncent dans la nuit...

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1 septembre 2013 7 01 /09 /septembre /2013 14:32

Faire la nique à la camarde, voilà bien une idée que je pensais loin de moi, du haut de mes cinquante-cinq printemps, en cette fin d'août. Et pourtant...

Tout à mes préparatifs de rentrée, boucler la valise, prévoir les petits cadeaux de vacances, envisager une reprise prochaine, je m'affairais. Après quelques courses dédiées aux douceurs à offrir à mes proches, je regagnai le doux logis estival.

Garé assez loin d'icelui, j'envisageai donc de m'y rendre pedibus, sur un terrain qui n'inclinait pas plus dans un sens que dans l'autre. L'urgence n'étant pas de mise, je marchai tranquillement.

A mesure de l'avancée, la sensation apparut. D'abord fugace, le rétrécissement thoracique se fit sentir plus intensément, s'amplifia, prit une place insensée.Une fois rendu, il me manquait la moitié de la respiration. Non que j'eusse égaré un poumon au long du trottoir, mais bien parce que dans le binôme "cage thoracique", le premier terme avait largement supplanté le second. Étau respiratoire, oxygène raréfié, ventilateurs en grève, je me sentais rabougrir.

Après un effort conséquent pour éviter tout effort, je pus compter la mésaventure, grâce aux soins de ce bon Monsieur Bell, à mon médecin traitant, à six cents kilomètres de là. Il ne me fallu pas plus de temps pour comprendre la gravité de la sentence qu'à une guillotine bien affutée pour trancher dans le vif.

A l'énoncé sémiologique de mes affres, le médecin refusa tout de go de me fixer un rendez-vous dans les quarante-huit heures et je saisis, à son insistance à m'envoyer gonfler les statistiques d'entrées aux urgences lavalloises que l'incident n'en était finalement pas vraiment un.

Ce que j'avais pris dans la rue pour quelques épisodes de brise légère n'étaient de fait que le courant d'air du mouvement circulo-alternatif de l'outil de la grande faucheuse. Si je n'avais pas mesuré l'importance de la chose, le médecin au nez fin avait bien détecté le poste de maître E potentiellement vacant à la rentrée !

L'homme étant bon pour son prochain, nonobstant sa tendance à être mortel, infirmier(e)s, urgentistes, médecins de tous poils s'affairèrent à éloigner le spectre en identifiant progressivement le moyen qu'il avait choisi pour me faire passer de vie à trépas : embolie pulmonaire massive ET, la maison de l'au delà ne reculant devant aucun sacrifice, bilatérale ! Rien de moins. La faux était donc de taille...

Bien heureusement, si le chapeau, et ce qui le soutient, avaient failli tomber tant le coup si près était passé, je restai debout, fragile, mais debout. Cela grâce aux bons offices du corps médical qui m'aidant à faire la nique à la mort, a réussi à me faire passer de l'embolie à l'embellie pulmonaire !

Puisqu'aujourd'hui je peux commencer une nouvelle vie, puisque je verrai encore le soleil se lever, puisque le barrage a été édifié contre cette garce de faucheuse, que tous ceux et toutes celles, hôspitaliers ou non, qui ont permis cela de loin ou de près, soient ici remerciés. Je leur dois la vie, je le sais.

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13 avril 2013 6 13 /04 /avril /2013 09:38

Je le confesse...


J'ai moi aussi un patrimoine...
Ni chien, ni chat,  et pas d'ânesse.
Ni blé, ni seigle, ni avoine.
Trop bien caché aux Caïmans.
Fortune et cash à Saint Domingue ?
J'eus trouvé cela infamant
D'entrer dans un tel bastringue.
Vide sidéral au Luxembourg.
Néant total au Lichtenstein.

Et cependant...


Une voiture grande
et vieille et break et bleue
Plusieurs paires de lacets, au cas où
Petit appartement,
avec vue sur la rue
Deux ou trois boites de thon,
Une de miettes de crabe
acquise il y a peu.
Et des stylos à bille,
bien plus que de raison
Plus de bouteilles de vin
que ma cave n'en contient
Mais ça... c'est l'addiction.
10€ sur un compte,
En attendant du mieux.
Une belle chaussure noire,
pour marier les lacets.
Un demi pain complet
et un semi-complet entier
pour déjouer le fisc.
Une autre chaussure noire,
mais dextre celle-là.
Des acquis bien scolaires,
qui ne valent plus grand chose.
Et puis des connaissances
dont deux boulangers bio.
De la bétise en masse.
Des rayons de soleil
et souvent de la pluie.
Quatre tranches de pain
Dont une un peu rassie
Et enfin pour finir
Pas de raton laveur
Mais bien un cochon d'inde
avec le sparadrap !
Voilà, j'ai tout avoué
Et m'en trouve serein.
Je peux enfin aller
affronter mon destin
Sans honte ni regret
de ne posséder rien.

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9 janvier 2013 3 09 /01 /janvier /2013 21:35

Nous nous étions fixés rendez-vous par téléphone, dans la froidure de l'hiver : lundi 20h. Lui ayant transmis mes coordonnées téléphoniques, j'eus la chance de l'entendre deux jours avant notre rencontre. Il en avançait l'heure, à notre commune satisfaction.

 

Le jour dit, la rencontre eût lieu dans l'intimité d'un petit appartement. Il m'invita à prendre place face à lui. Timides, nous échangeâmes quelques mots de convenance, la fraîcheur du temps, la reprise du travail après les fêtes de fin d'année. Yeux bleux, cheveux courts qui masquaient mal une petite cicatrice au front, il était légérement vétu, bras nus. Sa voix était posée, rassurante ; j'étais en confiance.

 

Rapidement il pris ma main gauche dans la sienne, chaude, douce. De l'autre, il allait et venait sur la naissance de mon bras. Ses paroles continuaient de me bercer, calmes, apaisantes. Les futilités passées, nous abordâmes ce qu'était chacun de nous, la cause de notre rencontre, nos vies... Ses gestes maintenaient l'emprise, ne lachant ma main que pour mieux l'appréhender, autrement, toujours dans cette volupté du contact des peaux. Souvent son regard croisa le mien  sans toutefois encore oser le soutenir, nos liens étaient moins visuels que tactiles, au rythme de sa voix posée.

 

Une demie-heure passa, vite, si vite. Il pris l'initiative de se lever, lâcha ma main. Entré dans la pièce qui jouxtait celle de notre premier contact, il m'invita à le suivre...ce que je fis, encore un peu timide.

 

Ce qui suivit me remplit d'aise, j'obtins de lui ce que ne n'aurais jamais pu oser espérer : trente séances supplémentaires de kiné  pour rééduquer mon poignet !

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