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  • : Le blog de plaisir-de-mots.over-blog.fr
  • : Mon objectif est d'explorer l'inconnu d'une vie nouvelle, grâce, entre autres, à l'écriture. Le ton restera le même; souvent impertinent, parfois cynique mais toujours en tentant de garder ce qui nous permet encore de vivre dans ce drôle de monde, l'humour, dans tous ses états.
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9 janvier 2013 3 09 /01 /janvier /2013 21:35

Nous nous étions fixés rendez-vous par téléphone, dans la froidure de l'hiver : lundi 20h. Lui ayant transmis mes coordonnées téléphoniques, j'eus la chance de l'entendre deux jours avant notre rencontre. Il en avançait l'heure, à notre commune satisfaction.

 

Le jour dit, la rencontre eût lieu dans l'intimité d'un petit appartement. Il m'invita à prendre place face à lui. Timides, nous échangeâmes quelques mots de convenance, la fraîcheur du temps, la reprise du travail après les fêtes de fin d'année. Yeux bleux, cheveux courts qui masquaient mal une petite cicatrice au front, il était légérement vétu, bras nus. Sa voix était posée, rassurante ; j'étais en confiance.

 

Rapidement il pris ma main gauche dans la sienne, chaude, douce. De l'autre, il allait et venait sur la naissance de mon bras. Ses paroles continuaient de me bercer, calmes, apaisantes. Les futilités passées, nous abordâmes ce qu'était chacun de nous, la cause de notre rencontre, nos vies... Ses gestes maintenaient l'emprise, ne lachant ma main que pour mieux l'appréhender, autrement, toujours dans cette volupté du contact des peaux. Souvent son regard croisa le mien  sans toutefois encore oser le soutenir, nos liens étaient moins visuels que tactiles, au rythme de sa voix posée.

 

Une demie-heure passa, vite, si vite. Il pris l'initiative de se lever, lâcha ma main. Entré dans la pièce qui jouxtait celle de notre premier contact, il m'invita à le suivre...ce que je fis, encore un peu timide.

 

Ce qui suivit me remplit d'aise, j'obtins de lui ce que ne n'aurais jamais pu oser espérer : trente séances supplémentaires de kiné  pour rééduquer mon poignet !

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30 novembre 2011 3 30 /11 /novembre /2011 19:28

Une réelle amitié m'avait lié à lui depuis mon arrivée, en 72. De fait, il n'avait eu de cesse, après notre rencontre, que de m'apporter aide et soutien.


Cette relation, d'abord emprunte d'une certaine distance de ma part, passa fort rapidement de connaissance à copinage et de copinage à amitié. Tant et si bien que quelques semaines après notre première discussion, nous prîmes le pli de nous retrouver régulièrement. Les bars, pubs et autres lieux où coulent bière, whisky et autres liquides qui catalysent la convivialité devinrent nos QG du soir.
"Nous ne sommes pas pays, se plaisait-il à répéter à l'envi lors de nos veillées interminables, mais nous venons du même continent, toi et moi" Forcément, au bout du monde, la géographie natale rapproche.
"Je suis ici depuis longtemps ; maintenant je connais tout de ce pays, ajoutait-il"
Après ses études, il avait dû quitter son pays d'origine pour des raisons restées assez obscures. Il m'avait dit souhaiter oublier cette vie antérieure. Trop pleine de douleur sans doute. Il avait travaillé dur pour s'intégrer dans ce pays et avait finalement fini par trouver un job sérieux et durable. Il semblait heureux et voulait en faire profiter ceux qui comme lui, débarquait dans l'inconnu.

Pourtant, malgré cela, malgré le lien qui nous unissait, malgré la fréquence de nos rencontres, de nos évasions communes dans les limbes de l'esprit de vin, je ne tardai pas à ressentir une sorte de gêne à son contact. Je mis un temps non négligeable à réaliser ce qui m'avait conduit à une telle perception des choses. Nos rencontres perduraient mais un événement avait jeté le trouble dans mon esprit. Plus exactement une conversation ou plutôt non, une simple phrase... qui m'avait conduit à le regarder, autant qu'à l'écouter.

J'avoue que je n'avais jamais particulièrement prêté attention à son aspect extérieur tant ses propos étaient toujours brillants et captivants. Il ne paraissait pas athlétique mais les proportions de son corps, maintenant que son image me revenait, tendaient à la perfection. Son visage répondait également à une forme canonique, traits fins mais d'une ferme masculinité, yeux bleu cristal, cheveux blonds courts lissés, denture parfaite.

Ce fût certainement cela. Le choc entre ces mots, pourtant si simples, et ce corps sans tare.
Une phrase... une phrase en réponse à ma plainte.
"J'ai mal aux dents" m'étais-je plaint alors qu'il m'avait salué d'un "comment vas-tu mon ami ?"
A ma réponse, il avait souri, mais d'une façon inhabituelle, plus dure qu'à l'accoutumée.
"Je connais quelqu'un qui pourrait t'arranger ça" avait-il poursuivi sans ce départir de ce sourire je finis par trouver plus que glacial... Le ton de sa voix avait changé mais je ne compris qu'à sa seconde réplique de quoi il s'agissait.
"Un dentiste de tes connaissances ?" questionnais-je, encore crédule.
"Peut-être... " avait-il lancé avec une prononciation teintée d'un accent que je ne lui avais jamais entendu auparavant.
Je trouvai la réponse définitive à mon malaise quelques secondes après.
Dans un crissement de pneus, une voiture fonça sur lui et le heurta dans un bruit sourd avant qu'il ne put poursuivre sa phrase.

Il gisait au sol, inanimé. Le sang coulait de son oreille droite. Le véhicule venait de tourner prestement au coin de la rue. Tétanisé, j'avais été le témoin d'un assassinat. Je me penchai rapidement sur le corps désarticulé, pour constater que la vie l'avait quitté sous l'effet du violent choc. Au milieu des affaires dispersées de sa sacoche, une roulette chirurgicale dépassait d'une enveloppe à entête du ministère de l'intérieur du Chili sur laquelle je pus lire "à l'attention d'Helmut" 

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12 novembre 2011 6 12 /11 /novembre /2011 22:26

Debout derrière moi, dans ce grand parc de Montaigu, sous les frondaisons, paisiblement à la discussion potagère avec un sien ami, dans les derniers soleils d'un automne encore chaud, il s'effondra. Certes, il était fatigué, journée passée debout à vendre le bon pain préparé la nuit durant par celle qui partageait sa vie et avec qui il affectionnait de pétrir bien évidemment. Rien ne laissait présumer de cette chute si soudaine. Une bière, plus tôt partagée, n'avait pu l'enivrer à ce point. Que s'était-il passé ? Qu'avaient décidé les cellules de cet agrégat de carbone et d'eau pour ainsi s'affaler mollement, sans raison apparente ? La flemme de ranger la dernière table guillotine à doigts de campeurs ? La motivation en chute libre d'aller livrer ses miches au dixième congrès des rossignols contestataires ? Peut-être l'envie libidino-écologique du contact direct avec dame nature ? Que nenni. Rien ! Rien de rien ne justifiait, vu de l'extérieur, ce rapprochement aussi rapide que viril et dorsal avec la terre ferme.

 

Mais les faits étaient là, il était maintenant allongé à mes pieds, grimaçant. Passé de l'érection à la

station couchée, comme si une société de démolition l'eut, à l'instar de ces barres d'immeubles qu'on élimine, miné de part en part... Une chute en mouvement, cela peut s'entendre, se concevoir et au pire s'accepter, elle est dans la logique des choses que la physique sait démontrer, mais là ! Debout, immobile, puis au sol, dans l'instant, sans que la moindre inertie n'ait pu l'y entraîner. Instant de surprise, que dis-je, de stupeur, car la vie coulait paisiblement puisque l'heure de plier bagages avait sonné, la recette du jour étant faite et bien faite, assez tôt dans l'après midi, au bonheur affiché de la patronne. La chute avait été ontologique, que dis-je axiomatique. Impossible à démontrer, impossible à réfuter... le sourire du blessé en témoignait. Il y avait de la pomme de Newton à l'intérieur de cet homme là.

 

Cependant, eu égard à sa face grimaçante, il n'était plus temps d'écarquiller les yeux sur ce pauvre bougre qui maintenant soufrait tel un supplicié mimant avec un succès certain le pli des yeux asiatiques et l'éternel sourire nippon ! Seul le nez froncé rappelait que l'homme n'en était pas à une nième reprise du mime Marceau mais bien à la douleur. La bonne humeur s'était effacée des visages amis, préoccupés à apporter aide et réconfort à l'affalé. Regards graves et inquiets sur une interrogation : de quoi souffrait-il ? Le cœur allait-il lâcher de suite ou faudrait-il attendre de longues semaines avant de festoyer à la mémoire du défunt ? Nous rejouait-il la transe vécue quelques jours plus tôt, alors qu'il pensait incarner le nouveau Messie ? Non, la réponse fût à la fois plus rassurante et nettement moins excitante, religieusement parlant.

 

"C'est la cheville, ça m'arrive de temps en temps... " pût il lâcher dans un souffle.

"Mais là, ça fait  vraiment mal !" continua-t-il, la bouche tordue dans une position qui lui faisait remonter les commissures au niveau des oreilles en une publicité sympathique pour les pastèques de plein été à l'étal des maraichers du Sud. C'était somme toute assez bien réussi comme étude de masque type Commedia d’el Arte. Nous étions en cercle autour d'icelui, prêts à applaudir devant tant de professionnalisme dans l'art de la mimique. Tout ça sentait l'Actor Studio, le vécu... C'est à ce moment, que, chaussette baissée, nous vîmes la cheville qu'il massait. Le galbe sportif de cette jambe était intact et l'endroit incriminé ne laissait poindre la moindre tuméfaction violacée qui nous eût sitôt, et renseignés et inquiétés. C'est dans ce bain de perplexité, après un passage du chapeau pour ce rôle interprété à la perfection, que l'idée de la glace naquit. En effet, constatant que les trois milles et quelques euros recueillis pour la prestation n'apaisaient pas l'acteur, une amie fût dépêchée auprès de la tente de la sécurité civile afin de quérir de quoi soulager la douleur. Nous attendîmes donc le petit sac de glaçons salvateurs. Quelques instants plus tard, la bienfaitrice était de retour, au pas de course mais les mains vides.

"Tudieu ! " s'exclama l'un d'entre nous,

"Foutrecul" surenchérit un second.

"Ben alors ?" conclut un troisième, en manque de lexique.

 

La réponse arriva avec la camionnette qui suivait de quelques dizaines de mètres la jeune femme. Le petit groupe qui s'était constitué autour de l'adepte du rapprochement du sol fût alors saisi par une grande perplexité. La glace n'était-elle livrée qu'en pain de 100 kg ? Faudrait-il se mettre à la recherche d'un pic à glace, objet assez rare chez les boulangers, pour briser le bloc et adapter la taille du glaçon au mal ? Allait-on nous séparer ex abrupto, avant même l'heure du Berger, celle qui se conjugue avec deux glaçons, de l'être aimé de sa pétrisseuse, apprécié de ses clients-amis et parfois plaisanté de ses amis-clients ? Un homme ganté de latex translucide descendit de la camionnette. Il était affable.

"Rien ne sert de courir" dit-il avec un petit sourire narquois, "On va voir ça".

 

Une couleur pâle s'était imposée en lieu et place du rictus des premières douleurs sur le visage de celui qui avait été la victime de son propre corps. La souffrance persistait mais on y lisait maintenant en surimpression un masque de plus, celui de l'inquiétude. L'homme dépêché auprès de notre ami auscultait. Il prit la cheville en main, palpa, tourna doucement, de droite à gauche, de haut en bas et inversement, observant les réactions du blessé. Les traits de ce dernier, dans les meilleures éditions de la bible illustrée pour catéchisme juvénile, auraient aisément pu suppléer n'importe quel apôtre voué aux lions. Le disciple d'Hippocrate finit par se lever, la mine grave, se dirigea, sans mot dire vers l'arrière de la camionnette. Egalement muet, chacun d'entre-nous imagina, qui des attelles, qui une orthèse, qui un compressif façon femme éléphant. L'homme continua son chemin au delà du véhicule sanitaire, ce qui eût pour effet d'installer un climat pour le moins en contradiction avec la météo du jour. Point de baguettes de bois, pas plus que de cire ergothérapique, de bande Velpeau ou de glaçon. L'homme revint avec deux forts des halles, précédant un camion plus haut et plus terne que l'ambulance.

 

"Mais... " s'étonna la miteronne en chef.

"Qu'est ce que... " souffla le gisant.

"Ben... !!!" osa le troisième, toujours en mal de vocabulaire.

"Vous ne l'emmenez pas avec l'ambulance ? " reprit la boulangère.

"Non madame, l'ambulance reste ici" lança l'homme de la sécurité civile,

 "... et dans son cas" poursuivit-il en se tournant vers les deux molosses

"... il vaut mieux qu'on vous le confie".

 

Nous eûmes tout juste le temps de dire adieu à notre ami, avant que les équarisseurs le chargent dans leur benne...

 

Je dédie cette nouvelle, librement inspirée d'un fait réel, à un ami cher, bien que fragile des chevilles...

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11 juillet 2011 1 11 /07 /juillet /2011 10:30

Itinérance

Femmes aux cheveux fleuris dans le soleil éclatant de l'été qui arrive. La chaleur monte doucement, l’eau porte sans peine ses reflets moirées. Bach, Schubert, Satie colorent l’espace de douces notes portées par le temps. La pianiste au pieds nus joue. Ses doigts ondulent sur le noir et blanc musical, clavier partition, sonorités douceur, pleinitude. De liseron, les enfants tressent les couronnes. Le piano les rend sages, attentifs. Les femmes échangent doucement, assises au bord de l'eau, dans leur belle maturité. Visages que la vie a formé, marqué de l'expérience, mais si doux ; les notes les entourent, traversent l'air, les subliment. Les hommes sont plus loin. Ils s'affairent, oeuvrent à la tâche, fraternels. Le piano cède la place, l'accordéon survient, errance de l'instrument, balade au gré des pas. La Mayenne apprécie, frémit encore de bonheur. Elle coule sans courant, laissant l'eau apaisée, les humains subjugés par la beauté du lieu que la musique éclaire.
Moment de grand plaisir, moment d'éternité, que la vie a fait naitre un beau jour de juillet.

 

Dédicace à Sophie, pianiste aux pieds nus

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11 mai 2011 3 11 /05 /mai /2011 17:03

Midi trente.

Le soleil vulcanien épaissit l'air.

Le ciel hésite entre bleu nimbé de blanc et noir de plomb.

Le grand crème me brûle un peu la gorge.

C'est idiot par un temps si lourd... pas envie d'autre chose.

La brise s'est définitivement absentée.

Rendez-vous chez le notaire à dix-sept heure.

Immobilité du corps, va et vient des pensées.

La sueur me perle au front.

Seuls les yeux bougent, merveilleux organes

Et me font oublier...

Les épaules brun acajou de la serveuse passent et repassent.

Installation des tables, service de boisson.

Là un gourmand succule le pain tartiné de tapenade.

Ici trois encravatés commandent trois pressions.

Au loin, assise sur la lice qui ceint la place

Elle croque une pomme

Perdue dans ses pensées

Je regarde

Les yeux cachés, elle goûte

Fraicheur du fruit, chaleur intense

Une jambe repliée sous elle

L'autre mollement étendue

La jupe s'ouvre un peu

Encore une gorgée de café

L'esprit s'envole

Le mollet, le genou

L'amorce de la cuisse

Femme, si femme

Sans la déshabiller

Je lui vole son corps

Réduit à cette jambe

Les bruits s'estompent

Je suis oeil

Je suis bouche

Café amer

Peau ambrée

Jamais elle ne saura

Qu'en ce jour de printemps

Je lui ai fait l'amour

Je l'ai aimée des yeux

Il fait si chaud.

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5 janvier 2011 3 05 /01 /janvier /2011 22:37

Les blés brûlent sous le soleil. Quatorze coups retentissent, aussi épais que le bronze du bourdon. Debout, mains soudées aux barreaux, immobile, les yeux sont rivés à la grange au-delà du champ. Samedi 12 juillet, jour anniversaire, jour souvenir, comme tous les ans. Rien ne vient agiter les longs cheveux qui coulent en vagues noires sur son dos.  Personne dans les couloirs.

 

Bénaménil non loin du front. Elle le revoit, au jour du mariage, sur les marches de la petite église. Il est beau dans son habit bleu de soldat. Elle est du siècle. Elle est jeune encore. Lui, vingt ans à peine ; elle, dix-sept. Elle l’aime. Sa robe immaculée tranche sur l’uniforme.  La procédure est en cours. Soutien de famille, il doit être démobilisé. La vie est belle, elle est heureuse.

 

12 juillet, dans une guerre qui s’étire, la camarde lui enlève son homme. La guerre vole son amour en plein été. Il ne vient  pas la rejoindre ce jour de 1918. Sa permission commence ce soir. Un éclat d’obus le fauche en plein après-midi. Il décède dans l’heure qui suit. Elle est veuve. Sa tête éclate à son tour, brûlée par un milliard de kilowatts de désespoir.

 

Six ans. Six ans depuis ce jour. 12 juillet 1924, elle l’attend, enfermée. Elle ne parle à personne, ne devise jamais. Ses yeux sont vides ou tellement profonds qu’on risque de s’y perdre. Le déodorant de Philadelphie, luxe des luxes, offert par son homme ne quitte pas sa poche. Le parfum évanescent la rattache à lui. Mais pourtant… elle ne vit plus.

 

12 juillet 1924, elle le pleure à jamais, terrée dans sa folie. La sidération ne la quitte jamais. Elle perd le sens, repères atomisés, ne se souvient de rien, si ce n’est de la date. Seul le temps lui importe. L’espace n’existe plus. Il y a l’hôpital, il y a aussi son corps, sa tête, trois prisons emboîtées. Elle veut s’échapper. Partir. Le retrouver. Sans conscience de sa mort, elle compte jour à jour. La durée lui est une autre prison. Quand le rejoindra-t-elle ?

 

Depuis six ans, elle vit prostrée. Plus de mille huit cents jours qu’elle est internée. Errant dans les couloirs longs, sombres et froids en dépit des chaleurs estivales de Lorraine. Fantôme d’une femme qui hante le dortoir ou la salle de soins. Chemise blanche, pieds nus, elle ne vit autrement. Elle s’arrête toujours à la même fenêtre où la croisée des bois et les barreaux quadrillent sa vision. La vitre qu’on a oublié de mastiquer lui est indifférente. Elle ne voit que la grange… et lui.

 

Le fermier s’active sous le soleil, les épis ondulent en vagues d’or légères. Il attèle le cheval, prépare la faucheuse. C’est lui, dans son bel habit bleu… le rejoindre, vite. Elle ébauche un pas de côté mais ses mains sont crispées, ancrées infiniment aux barres de métal. L’homme s’évanouit de sa vue, absence de cheval, absence de charrue. Cela n’est qu’illusion, création de l’esprit, spectre que son cerveau génère au quotidien.

 

Les jours succèdent aux jours. Trop longues nuits, journées trop infinies. La perception de la durée l’enfonce dans la démence. Les heures deviennent jours, les jours des années. Mais il est toujours là, malgré le vent, la pluie ou encore le brouillard. Il attèle le cheval, Sisyphe des labours. Et puis il s’en retourne, la laissant à ses larmes. Jamais il ne la voit. Jamais il ne l’appelle. Et pourtant elle est là qui l’attend, qui l’aime à la folie.

 

« La pendule fait tic tac tic tac… » Charles Trenet passe sur une lointaine radio. Elle ne l’entend pas, pas plus que le cliquetis des courriers que le secrétariat doit dactylographier. Plus le temps passe, plus les geôles s’imbriquent. Une tête malade sur un corps décharné. Des murs tristes et sales. Les barreaux des fenêtres qui se couvrent de rouille. Et puis le temps qui freine, refusant de passer, cristallisant sa vie, distillant sa douleur.

 

12 juillet 1944. Accrochée aux barreaux depuis maintenant vingt-cinq ans passés, elle s’épuise de tristesse. Son amour n’a jamais failli. Elle regarde toujours la grange, ou plus exactement ce qui reste debout à force d’abandon. Vingt-cinq ans qu’il apparait et puis soudain s’éclipse.  Elle est cadavérique, son cœur est consumé. Vivre ? Encore… ? Cherchant au plus profond de son âme brûlée, dans un cri déchirant, elle l’appelle. Il se tourne vers elle, lui sourit. Les mains lâchent doucement prises, les jambes plient. Le corps grêle tombe sans bruit et se fige à jamais. Elle le rejoint… Enfin !

 

 

 

 

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2 janvier 2011 7 02 /01 /janvier /2011 20:14

La balançoire oscille doucement au rythme des mouvements que lui imprime Juliette. La brise tiède des congés finissant apaise la fraîcheur des dernières soirées d’août. Juliette est rousse. Quelques pointes curcuma lui épicent les pommettes. La discrète tavelure rehausse l’améthyste de ses yeux en amande. La peau diaphane de son visage au sourire carminé tranche avec la crinière flamboyante. Assise, impassible, rythmant le va et vient aérien, Juliette observe. Un flash rougeoyant jaillit à chaque passage de la fillette dans le rai du soleil qui décline.

 

Au loin, au-delà du sapin isolé parmi la jachère fleurie, dans le jour qui s’achève, un homme. Affairé, concentré, il œuvre. Tout de blanc vêtu, masqué d’un tulle fin accroché au chapeau, il manie l’enfumoir. Dans l’air pur des sommets, que nulle brume ne trouble à cet instant, un nuage protéiforme l’entoure. Les abeilles s’approchent, et aussitôt s’éloignent, recommençant sans cesse le même mouvement ; elles donnent au nuage mille formes variées, toujours renouvelées. L’homme ne s’en émeut pas, il continue de faire. Il n’a pas vu Juliette, tout occupé qu’il est par les hyménoptères.

 

Juliette le regarde. D’avant en arrière, ses yeux ne le quittent pas. Elle sait… elle sait qu’il est précieux ce vieux monsieur chenu. Elle ne le connait pas mais elle sait. Maman lui a appris, il ya quelques années, que dans l’évolution décrite par Darwin, chacun trouve sa place. Chacun a son utilité. Juliette sait. Elle sait que le plancton fait vivre la baleine, et que grâce aux rongeurs, le renard peut survivre. Elle sait que le climat qui bientôt changera, fera mourir les ours, qui dérivent là bas. Elle sait que la forêt que déciment les hommes, à l’autre bout du monde, les privera bientôt. Elle sait que les abeilles nous sont indispensables ; que si on les détruit, l’apocalypse est proche et que l’apiculture est notre seul salut. Juliette n’est pas vielle mais elle comprend vite.

 

La dernière ruche. L’homme la choie. Pourtant, ce n’est pas son métier. Après un bac brillant, il y a de ça longtemps, il a choisi la voie d’études compliquées. Il connait lui aussi une foule de choses. Il les a étudiées, les a toutes intégrées. Et puis a sonné l’heure qui l’a amené là. Il a réalisé il y a peu de temps, que le monde se mourrait, par la faute des hommes ; que les grands consortiums n’avaient pour horizon que celui de l’argent. Dans « La jaune et la rouge », revue de son école, que les anciens publient et diffusent encore, il a lu cet encart sur la perte du monde. Article plus petit que la publicité pour un déodorant qui jouxtait la photo d’une abeille touchée par le Cruiser, avatar du Gaucho. Les lignes l’ont ému et la photo aussi. Ainsi, depuis ce temps, il se bat tous les jours pour préserver l’insecte sans qui la fin du monde devient inéluctable.

 

Il est inquiet car la ruche est malade. Le nombre des abeilles a bien diminué. En perdre encore beaucoup serait catastrophique, à l’entrée de l’automne. Il ne sait comment faire pour protéger l’essaim d’une lente agonie que le froid de l’hiver mènera à son terme. Il œuvre, essaye de protéger, de sauver ces petits êtres si fragiles mais si foncièrement utiles. Il sue plus de frayeur qu’à cause du soleil.

 

Juliette est fascinée ; le vieillard l’hypnotise. Aller le voir de suite, lui parler pour savoir s’il en existe d’autres ailleurs, des espoirs de salut. Elle saura la pirouette qui le fera parler, usant de ses beaux yeux pareils à la lavande butinée par l’abeille. Elle aussi est inquiète mais elle ne sait pourquoi de façon bien précise. A force de scruter tous les gestes de l’homme, elle y a lu l’angoisse, presque le désespoir. Juliette prends son élan et saute devant elle. A ce moment précis une abeille égarée rentrant de son périple à la tombée du jour, se pose sur le sol car elle est épuisée. La fillette la voit mais ne peut l’éviter prise par son élan. Le pied fond sur l’insecte qui meurt immédiatement. Juliette reste debout, figée dans ses pantoufles. L’homme ne saura pas, mais elle se sent coupable. Une larme salée lui perle au coin des yeux.

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1 janvier 2011 6 01 /01 /janvier /2011 23:26

Installé au Nouveau Mexique, à proximité d'El Paso, il avait créé une société écran afin de poursuivre ses activités passées en toute impunité. Personne n'avait trouvé bizarre cette officine spécialisée dans la relaxation des ornithorynques par la musique dodécaphonique. Andrew Binyol, rebaptisé ainsi depuis qu'il avait précipitamment quitté son précédent travail pour des raisons évidentes, avait longtemps fouillé. Il avait longtemps étudié. Il avait épluché une à une les fiches destinées à transmettre aux générations futures LE savoir faire ancestral et néanmoins renouvelé lors de la dernière. Il avait pu réaliser ces recherches car Andrew appartenait à une organisation sectaire regroupant un certain nombre de scientifiques prêts à tout expérimenter.

 

Ecclésiastique ermite, Pepito Xico avait depuis fort longtemps décidé de vivre dans l'arrière pays un peu au Nord d'El Paso, juste après la frontière. Originaire de Ciudad Juarez, Pepito était un parfait Chicanos. Dom Pepito, comme l'appelaient les quelques autochtones qui résidaient alentour, avait voué sa vie à St François d'Assises. Il vivait chichement, le plus souvent seul, dans un monde empli de prière, se satisfaisant de peu. Il se nourrissait essentiellement de légumes et de lait. Pepito s'obligeait à une ascèse de tous les instants concernant l'alimentation carnée, eu égard à l'amour sacré qu'il portait au règne animal. Cependant il lui fallait tout de même quelques éléments protéinés. Ainsi, la seule concession qu'il faisait à ce régime, consistait en l'absorption bi hebdomadaire de scolopendre frit, arrosé d'eau fraîche qui sourdait des rochers, à quelques pas de son modeste logis en pisé.

 

Andrew stationna la Pontiac à quelques mètres de la chapelle. Après plusieurs jours d'observation, il avait pris sa décision. La couleur plus orangée que bronzée de Dom Pepito, corroborait les hypothèses notées sur la fiche renseignée par la société secrète. Ces fiches informaient leurs lecteurs sur un nombre effarant de points, nom, adresse, âge, psychologie, perversions... mais surtout, et c'est cela qui avait mené Andrew jusque là, santé ! En effet, les écritures indiquaient chez Pepito un dysfonctionnement hépatique chronique, d'où la couleur de son épiderme. "Ce coyote à foie jaune correspond exactement à ce que j'attends" pensa Andrew qui cherchait depuis fort longtemps à parfaire ses recherches.

 

Connaissant tout de Dom Pepito et du don de sa vie à la nature et aux animaux, Andrew avait ourdi un plan propre à confondre celui dont il avait besoin. Andrew avait estimé qu'une approche sous un déguisement animal lui faciliterait la capture du prêtre. Malgré une chaleur torride, il avait revêtu une peau de caribou prêtée par un sien ami canadien. Il avait initialement opté pour l'enveloppe d'un Pheugopedius spadix, plus connu sous le nom de troglodyte moine, imaginant qu'il duperait l'ermite par la religiosité du nom. Malheureusement pour son plan, Andrew avait pris depuis son arrivée aux US un embonpoint qui lui interdisait ce costume. Il s'était donc résolu à endosser finalement celui du caribou, en dépit de la température, car il était plus saillant. Afin de masquer l'aspect un peu moins discret, Andrew avait acquis quelques cierges bénis par Pie XII et les avaient disposés ça et là sur la ramure du cervidé.

 

Pénétrant dans la chapelle, Andrew pensa durant une fraction de seconde que Pepito avait découvert le subterfuge. Il avait longuement fixé  les flammes qui surmontaient le crâne du caribou... Mais il n'en était rien. Occupé qu'il était à moucher les cierges de la petite église, Dom Pepito n'avait pas prêté attention à l'attitude ésotérique d'Andrew. Pris dans ses prières intérieures, l'ermite moucha  à leur tour les cierges caribesques. Les bras levés du saint homme donnèrent à Andrew l'occasion inespérée de porter une estocade inédite. Il envoya au foie de Dom Pepito un violent coup de son olécrâne gauche faisant éclater l'organe, qui dans une subite hémorragie interne, fit passer le Franciscain de vie à trépas.

 

Emportant le corps malingre et jaune à souhait, Andrews se réjouit. Après avoir beaucoup expérimenté il rêvait d'innovation depuis longtemps. Il allait enfin pouvoir réaliser son rêve. Arrivé dans l'arrière cour de sa petite entreprise, Andrew déposa Pepito au sol. Le visage maintenant cireux de ce dernier n'émut pas outre mesure Andrew, habitué à ce genre de vision. Il traîna le corps jusqu'au laboratoire, sis juste en dessous de la salle de relaxation pour ovipare à bec de canard, pattes palmées et queue plate. Seule la force centripète permettrait d'extraire l'héparine de l'ermite, saint substrat nécessaire à la confection de la recette qui ferait florès au prochain salon de la cuisine moléculaire. Il fallait donc être équipé de l'outillage ad hoc. Andrew avait depuis peu acquis l'indispensable appareil.

 

Au moment même où il allait dépecer sa victime, dénoncé par des voisins suspicieux, Andrew ne put aboutir son ouvrage. Les hommes de la brigade psychozoophile venaient de faire voler la porte en éclats. Ils s'étaient précipités dans la petite pièce, torches à la main, en hurlant.  Andrew réagit sur le champ . Il réussit à s'enfuir et il eût juste le temps d'emporter dans sa fuite la précieuse centrifugeuse. Identifié et poursuivi, il dût à nouveau changer de lieu, changer de nom...

 

Depuis quelques années, un certain Ferran A. connait un succès croissant avec El Bulli l'établissement qu'il dirige. Corrélativement, il y a de moins en moins d'ermites en Espagne... 

 

Spéciale dédicace à Lerouge, la belle Lulu and so on...

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27 décembre 2010 1 27 /12 /décembre /2010 12:57

A l'approche d'Alpha du Centaure, Jil activa la vitesse supra sonique afin de gagner quelques années lumières sur le programme initial. Le SUP ô, vaisseau intersidéral bionique de première catégorie était le top model en matière de transport spatial. La forme de l'étage supérieur avait été inspirée par le profil d'un ministre transfuge sarcoïde. Le profilage fouinesque avait été conçu pour l'adaptation à toutes situations, même les pires. Dernier de sa génération et conçu suffisamment oblong pour affronter sans difficulté les trous noirs , il fourmillait d'innovations. Démodulateur à fibrillotron dépolarisé, carburateur double corps de rêve de la série 90-60-90, écran de bravitude qui se déclenche dès que le trouillomètre à impulsion sonne... Bref, le top du top en équipement.
Au niveau des matériaux utilisés, les kevlars, thermoplastiques et autres éléments poluants avaient été remplacés par du biologique. Carlingue en peau de maquereau, pour la glisse lors des sauts spatiotemporels, manche à balai en tibia de renne, l'animal le plus habitué à sillonner l'espace, ailerons de requin pour la gîte, pare-brises en patchwork de cornées d'œil de baleine. Les moteurs ne faisait aucun bruit. Ils étaient actionnés par un millier de myriapodes géants qui pédalaient par rotation en 3-8. La pollution sonore n'avait pas été jugée superfétatoire. La lubrification de la mécanique en céramique, ou plus exactement en ivoire de défense d'éléphant,  était assurée par une excellente graisse. Celle de bébés phoque massacrés au croc, eu égard à la haute teneur en adrénaline produite à la vue du chasseur. Cela donnait une fluidité sans faille.
Voilà pour quelques pans les plus significatifs de l'aspect technique, mais les concepteurs, conscients de la durée du voyage, s'étaient penchés sur l'aspect psychologique d'une telle épreuve. Ils en avait tiré nombre de conclusions sur l'aménagement de vie.Ainsi, les classiques radiateurs avaient été très vite remplacés par un feu à l'âtre afin de rendre l'intérieur plus cosy ; la question du ramonage s'était posée mais avait été balayée d'un revers de manche puisque le combustible ne produisait aucun déchet, au grand dam de Lavoisier. Les sièges de la cabine de pilotage en cuir de yack, avaient été commandés à une fabrique artisanale d'Oulan Bator pour leur pouvoir relaxant. "Décadent !" s'étaient écrié les scientifiques conservateurs, "Génial" avaient applaudi les défenseurs d'une recherche alternative. Traités à l'extrait de Palmitoyl Ethanol Amide, ces peaux permettaient aux pilotes et copilote une véritable sérénité du fondement, indispensable lors des manœuvres de dématérialisation. Tout avait été pensé, y compris la couleur. Du kaki, classique du camouflage, on était passé à l'artichaut de Bretagne, plus local, moins taxe carbone.
Seulement... les architectes du vaisseau le plus moderne de l'univers s'étaient laissés emporter par leur enthousiasme ! Il est assez  croustillant de penser que, pris qu'ils avaient été par ce pharaonique chantier, ils en avaient oublié les équipements les plus rudimentaires et les plus essentiels. Occupés à peaufiner la mécanique, le mobilier intérieur, les tenues des astronautes, jusqu'à la couleur et la forme aérodynamique du caleçon, ils avaient omis de doter le vaisseau d'un kit de secours en cas de dysfonctionnement.
Les hommes n'en pouvait plus, pourtant, cela faisait à peine six jours que la mission avait pris son envol. L'incident s'était produit assez tôt et depuis, du commandant du vaisseau aux chercheurs embarqués en passant par le cuisinier et le majordome, tout le monde cherchait vainement l'outil qui débloquerait la situation, décrisperait l'équipage et redonnait la motivation nécessaire à la réussite de la mission : le cruciforme pour débloquer la porte des toilettes !

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24 décembre 2010 5 24 /12 /décembre /2010 14:11

Penser le renouveau, tel était le challenge que venait de s'imposer Dieu. L'époque des prototypes était passée. Elle avait donné un résultat assez douteux. Moins sur le plan formel que fondamental. Adam, le premier jet, lui semblait presque parfait. Cependant, la déité ne supportait pas le "presque", le "pas tout à fait". Dieu s'était remis à l'ouvrage. Il avait emprunté un fragment à Adam, clonage avant l'heure. Mais il avait tenté d'améliorer les choses. A vouloir fignoler, il était devenu excessif. Et je gonfle à outrance les pectoraux, et je supprime l'entre-jambe, et je boucle la longue chevelure blonde... Bref, le mieux étant l'ennemi du bien, il avait créé Eve. Celle-ci avait eu tôt fait de dysfonctionner. Elle céda au démon, cellant ainsi le sort de l'Homme que Dieu reléga de suite au rang des erreurs de jeunesse. La période créationniste fit donc long feu.
Vint ensuite l'évolutionnisme. Dieu se dit qu'il faudrait d'ailleurs, par pure modestie, lui trouver un inventeur. Darwin... le nom lui plaisait. Une fois l'évolutionisme en route, Dieu déposerait le brevet au nom de Darwin. Ainsi, un  peu refroidi par la complexité, Dieu décida de faire simple. Il choisit donc de réduire le potentiel intellectuel des créatures. Il restait toutefois en lui un soupçon de mégalomanie. Comment pouvait-il en être autrement quand on est seul au monde ? Il fallait toujours faire grandiose. Pour plaire à qui d'ailleurs ? Lui seul le savait !
Comme le matériaux était livré de façon standard, la quantité devait compenser la qualité. Petit cerveau, grande carcasse ! Dieu mit donc assez peu de temps à façonner le dinosaure. Unité centrale minuscule mais surtout rudimentaire pour une mécanique titanesque. Le compte y était. Le rapport qualité sur quantité respectait la norme. Dieu mit, malgré son omniscience, le même laps de temps à réaliser la fragilité du dinosaure. Celui-ci resistait mal aux pluies de météorites. La seconde expérience capotait à son tour...
Alors, penser le renouveau, certes, mais quelle voie suivre ? Le premier essai avait donné un homme trop sensible, prêt à répondre à n'importe quelle sollicitation. Le second n'était pas mieux, bête et vulnérable. Dieu fût pris d'un vrai coup de blues, bien que ce dernier n'ait pas encore été créé. Les anges et les archanges le regardaient arpenter son atelier, en panne d'idée. Dieu errait comme une âme en peine. Par chance, Dieu bricolait toujours à ses moment perdus ; c'est ainsi qu'il avait pu créer l'âme, concept dont il ne savait que faire au départ. Cela lui était bien utile maintenant pour qualifier la tristesse de son errance, précisément !
Dieu revint à ses moutons, eux aussi, générés dans un moment libre. Ils permettaient indifféremment de lutter contre les insomnies, de se vétir chaudement et de célébrer l'aïd mais aussi de revenir à la question primordiale.
Dieu était sensible au fait de découvrir quotidiennement du nouveau. Il avait tout de même le monde à créer. Création, nouveau, renouveau... Ce n'était pas une mince affaire. Le grand horloger, comme l'appelaient aussi les anges, eu égard à ses origines suisses, se fit couler un café et remis sur le métier l'ouvrage. Grande intelligence dans petit contenant, grand volume avec un cerveau reptilien, sans plus... quadrature du cercle. Dieu se dit que la question n'était pas celle du rapport entre fond et forme. Il fallait être attentif aux autres paramètres, peser chaque variable avec soin. Il remit tout à plat, essaya tout allant jusqu'à produire des chimères. Les êtres unicellulaires firent place au créatures multicéphales ; les humanoïdes aux hommes bioniques ; les acariens aux techniciennes de surface ; les présidents charismatiques aux nano-souverains emphétaminés. Après quelques milliers d'années de travail imparfait, Dieu se sentit fatigué. Fatigué de courrir après l'impossible comme le smicard court après l'hypothétique prime de fin d'année sur la fiche de paye du douzième mois, seulement du douzième mois.
De guerre las, Dieu fit une dernière tentative. Epuisé, il n'y mit pas tout son coeur et pourtant, cela fonctionna. Cet être si petit, dénué de cerveau mais si puissant allait être le nouveau départ... le renouveau. Dans le secret espoir de changer le monde, d'apporter ce renouveau dont il avait besoin depuis si longtemps, Dieu diffusa sa découverte aux quatres coins de la planète. Les hommes ne tardèrent pas à identifier ce puissant élément qui maintenant agissait sur eux. Ils le nommèrent SIDA !

 

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23 décembre 2010 4 23 /12 /décembre /2010 19:44

"Nous avons fini par atterrir à Palm Beach.... " Ainsi fini le roman que j'achève de lire. Nous filons à dix milles pieds au dessus de l'Atlantique vers notre cadeau de mariage. Cela fait trois semaines que je me prépare à subir ce vol, trois semaines où je ressasse la montée du jet, les trous d'air, la durée, la descente avec ses paliers plus ou moins bien négociés par le pilote. A  franchement parler, l'idée même de quitter le plancher des vaches me tétanise. Enfin, par amour, je fais ce qui me coûte. L'arrivée de Marie qui nous emmène à la gare, l'attente après l'enregistrement des bagages, l'accélération impressionante sur la piste d'envol, l'inclinaison pour atteindre la bonne hauteur, les virages qui basculent mon horizon, tout me renvoit à cette peur maladive de l'avion.

Je prends sur moi pour essayer de faire bonne figure, je lis sans lire, sans voir les mots, reprenant pour la nième fois ce passage qui ne fait toujours pas sens. "Nous avons fini par atterrir à Palm Beach... ", les seuls mots qui marquent mon esprit. Peut-être parce que ma lecture mécanique s'achève redonnant ainsi prise au malaise qui me poursuit. Si la sémantique s'évanouit dans les limbes, au moins la gymnastique des yeux occupe l'esprit, atténuant le stress.

Seulement voilà, le livre, quantité finie, décide de me lâcher. S'occuper l'esprit, même si à cette heure, le vol stabilisé se passe, pour un être normal, sans accout. J'essaie de me raisonner, statistiquement, on compte nettement moins d'accidents d'avions que de voiture, hors, je prends quotidiennement celle-ci pour aller travailler, je pars en vacances avec, sans la moindre crainte, sans la moindre appréhension. Indubitablement, quelque chose ne tourne pas rond chez moi pour que j'éprouve une telle peur irrationnelle.

"Nous avons fini par atterrir à Palm Beach... ", trouver autre chose, une compensation, un anesthésiant, un soporifique afin de mettre mes neurones agités en stand by. L'hôtesse passe, propose un apéritif. Petite diversion humaine que j'apprécie d'autant plus qu'immédiatement, elle répond à mes désirs en dévissant une petite fiole de J&B qu'elle verse sur deux glaçons. Si la raison ne l'emporte pas, le whisky doit aider à me décrisper. Je déguste, mais cette fois, au sens propre. Le breuvage chaud d'alcool glacé me réjouit les papilles, me coule doucement dans la gorge.

J'ignore qu'en altitude, l'alcool passe plus vite dans le sang, activé par la surpression de la cabine. A la deuxième gorgée, je sens déjà les effets. Etonnant. Relaxant. L'alcoolisation, la fatigue, due à une nuit quasi blanche, l'énergie dépensée pour contenir mes angoisses et faire bonne figure, tout cela me conduit à l'assoupissement. Ne pas tomber dans le sommeil, on ne sait jamais... le bruit s'estompe autour de moi. Les converstations, le bruit des réacteurs, le cliquetis des charriots poussés par les stewarts, tout s'enveloppe dans un coton sonore, présent, mais doux, apaisant.

"Nous avons fini par atterir à Palm Beach... " je sors de l'avion, heureux de pouvoir enfin mettre un pied sur cette bonne vieille terre. Le taxi nous conduit à notre hôtel, le "Black et Decker", construction pour le moins originale puisqu'effectivement les deux ailes noires se rejoignent à angle droit. Vraissemblablement l'oeuvre d'un architecte un peu visionnaire. Pourquoi cet hôtel ? Parce qu'il jouxte la plus belle plage de la côte, parce que le cadeau nous permet de nous offrir ce luxe, parce que nous savons qu'ici, les fruits et légumes cuisinés par le chef laissent des souvenirs impérissables tant les mélanges de saveurs sont subtils. Arrivé à notre chambre, je m'allonge sur le lit, moelleux à souhait. Le soleil baigne la pièce. Quelques livres disposés sur un petit rayonnage au dessus du lit attirent mon attention.  A l'exception d'un seul, Paul et Virginie, tous sont des polars. Curieux.

A ce moment le roman de Bernardin de St Pierre quitte sa place et vient me heurter  le visage. "Mesdames et messieurs, nous traversons actuellement une zone de fortes turbulences, veuillez attacher vos ceintures" . Je franchis en un éclair le parcours intersidéral qui sépare le rêve de la réalité pour retrouver mes angoisses. Les ailes de l'avion, que je vois depuis le hublot, vibrent intensément. La peur monte en moi jusqu'à l'insupportable. Mes mains ruissellent d'une transpiration glacée. Je me transforme en statue de marbre, je ne peux plus bouger. Peur de périr brûlé, peur que la mer puisse nous engloutir, peur de ne plus voir les enfants, peur que quitter à jamais celle que j'aime. Trop de peur, je m'évanouis.

 

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"ça va chéri ?... à cause de l'orage l'avion a été détourné des Antilles, nous devons prendre le vol qui part dans une heure car nous avons fini par atterrir à Palm Beach... "

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22 décembre 2010 3 22 /12 /décembre /2010 09:43

Albert Noël posa le stylo à bille sur le bureau. Il avait enfin biffé la dernière adresse de distribution des cadeaux. Il réalisait combien la crise rongeait la société. Communément, il lui fallait onze bons mois pour lister, enregistrer, vérifier et préparer les milliards de présents à répartir en vingt quatre heures chrono du Nord au Sud et d'Est en Ouest. Cette fois, moins de six mois avaient largement suffi. Certes, il avait gagné en repos, en temps de farniente comme en sérénité sur le temps de travail. D'habitude, il fallait tout faire à la hâte, les rennes à vacciner, le traineau à entretenir, tous ces cadeaux à emballer, un à un ! Pour autant, la vacuité nouvelle ne l'arrangeait pas tant que ça... Moins pour lui même que pour ses associés.
Il avait senti que le changement les avait touché aussi. Les rennes avaient du temps libre. Un an auparavant, chacun s'efforçait de donner le meilleur de lui même en s'entrainant quotidiennement de façon forcenée, rentrant éreinté à la tombée du jour, n'ayant qu'une envie, celle de manger un morceau et de retrouver l'étable, sans autre forme de procès.  Cette année, les rennes s'étaient mis à discuter entre eux car ils avaient bien perçu, eux aussi, les conséquences de la crise. Moins de commandes, donc moins de colis à transporter ; moins de colis, donc moins de poids du traineau ; traineau plus léger, donc moins d'effort à fournir et, par voix de conséquence, moins d'entraînement à faire... avec, conclusion évidente, du temps disponible.
Pour la première fois de leur vie, les rennes se rencontraient réellement, autrement qu'en binôme attelé et haletant. Une fois plus ample connaissance faite, la discussion fit progressivement place à la grogne, puis la grogne aux revendications et finalement aux doléances. Il n'avait pas fallu beaucoup de temps pour que les cervidés réalisent l'état d'asservissement dans lequel les avait mis Albert Noël. L'ire montant rapidement, ils décidèrent de se syndiquer sur le champ. Fleur de cactus, la benjamine, enclencha le mouvement, poussant les plus vieux à ne pas se dégonfler. Certains d'entre eux craignaient un peu de se faire remonter les rênes par Albert qui était un vieux briscard à qui il ne fallait pas en remontrer.
Une fois que le dernier renne eût paraphé l'adhésion, ils se réunirent en assemblée générale extraordinaire, afin de convenir des nouvelles dispositions de travail et des conditions animales auxquelles l'associé majoritaire, mais aussi patron devraient maintenant se plier. Tout fut passé en revue, de la pénibilité à l'âge de la retraite, de l'amélioration des menus de la cantine au harcèlement zoophile. Il y eut même une demande complètement insensée : l'installation d'un urinoir dans l'étable, au simple prétexte que le patron en possédait un dans son bureau. A l'instar des hommes, les rennes qui se syndiquent ne trouvent pas toujours la cohérence de fond nécessaire à faire plier celui contre qui ils luttent. Ce qui devait arriver arriva.
Lorsque les rennes entrèrent dans l'arène pour fourbir leurs armes avec Albert Noël, la cohésion était fragile, trop fragile. Albert laissa parler chacun, puis comme l'avait affectueusement surnommé les rennes de la première heure, les vieux, les fidèles, les dociles, "le père" prit calmement la parole. Oui la crise était là, le mal être aussi, avec son cortège de plaintes et de récriminations, mais il fallait faire avec. Pas d'autre solution. Il suffisait de réfléchir un peu. La situation était tendue et ce n'était pas le moment de perdre une réputation millénaire. Que feraient les rennes si les hommes se mettaient à ne plus croire au Père Noël ? Les rennes se sentirent déstabilisés mais l'estocade les cloua : en cas de manifestation, suppression de la prime de croquettes !
Albert avait eu du mal à encaisser l'idée de la crise et des dégâts collatéraux, il ne se sentait pas prêt à ré encaisser un mauvais  coup de plus. Toujours d'une voix calme mais d'une fermeté sans appel, il renvoya chacun à sa stèle, intimant l'ordre de se tenir prêt pour le départ, maintenant imminent. Chaque animal partit en traînant les sabots et en ruminant.
Malgré son calme apparent, Albert Noël bouillait intérieurement. Lui faire ça, à lui, à ce moment là ! Quel culot ! Pris dans sa contrariété, il alla se préparer, enfila sa houppelande, peigna avec soin le postiche blanc qui lui masquerait bientôt le bas du visage, passa ses bottes à la graisse de phoque ; touche finale, il se mit un peu d'eau de toilette sur les joues, pour masquer l'odeur d'attelage des trois cents rennes nécessaires à la traction du traineau.
De leur côté, les rennes étaient très mécontents d'avoir été ainsi éconduits, ils fulminaient. Bref, le départ s'annonçait nettement moins gai que les années passées. Albert Noël sortit, préoccupé. Il attela un à un les rennes en s'efforçant de faire la check-list habituelle. Tout était bon... et pourtant ! Les rennes semblaient boudeurs mais prêts, les skis du traineau fartés à souhait, les cadeaux dans les hottes, triés par fuseau horaire. Albert Noël s'assis, lança l'ordre de départ. Le convoi s'ébranla doucement, montant vers le firmament, de plus en plus vite pour atteindre dans la stratosphère sa vitesse de croisière.
Albert Noël conduisait l'attelage comme à l'accoutumée. Cependant, son esprit n'était pas serein. Rien à voir avec les desideratas de ces stupides animaux se dit-il. Soudain, une étincelle lui traversa l'esprit : la météo ! Il avait oublié de consulter la météo avant le départ. Lui qui avait relégué son GPS, parce que trop fantaisiste et souvent aberrant, se dirigeait depuis, comme aux temps jadis le faisaient les marins, grâce aux étoiles. Mais voilà, il fallait préalablement s'assurer d'une météo propice sinon, cela pouvait s'avérer catastrophique. Pris par la contestation des rennes, il avait omis de vérifier ce point crucial et ne sachant pas qu'une éclipse de lune transformerait la voûte céleste ce soir là, il dévia de sa route. Les rennes savaient, eux ! Mais aucun n'avait pipé au moment fatidique, trop contents de pouvoir rendre la monnaie de la pièce à celui qui les avait tancé. Aux dernières nouvelles, le traîneau erre  encore aux confins de Bételgeuse en un road movie bien triste. Alors, petits enfants, dites vous que si vous n'avez pas de cadeau cette
année, c'est à cause de la crise, cela vous permettra d'attendre ce Père Noël auquel vous croyez encore.

 

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21 décembre 2010 2 21 /12 /décembre /2010 14:35

Fritz réajusta sa gabardine. Il s'y sentait un tantinet boudiné. Il n'avait pourtant mangé que du foie gras... certes, huit cents grammes, mais tout de même ! Pour l'en cas de 14h, après le hochepot de midi, ça ne lui semblait pas excessif pour patienter jusquau goûter. Le stress du moment l'incitait à picorer plus que de coutume. Du coup répondant volontiers aux diverses sollicitations épicuriennes, il avait notablement augmenté sa surcharge pondérale répondant scrupuleusement à chaque invitation. Ce faisant, il était rapidement passé du statut de morse à celui de baleine. Le plus gras des sumos faisait figure de Sylphide à côté de lui.
Ainsi, il s'était trouvé particulièrement ankylosé au moment de quitter la table pour rejoindre le vestiaire où l'attendait la pélerine couleur cétacé qui maintenant le suppliciait. Il mit un peu de temps à réaluster son trilby, gêné par les manches du manteau qui l'empêchaient de lever correctement les bras. La sueur perlait entre les sillons adipeux de son front. Il avait bien conscience que ses abus étaient néfastes à la carrière de privé. Comment, en effet, débusquer l'adultère quand, au moment d'une filature effreinée, une respiration quasi ashmatique vous cloue sur place tel la chouette à la porte de grange. Fritz s'en voulait. Cependant, s'il était pugnace lorsqu'il s'agissait de son métier, il était incapable de volonté dès que Curnonsky lui titillait papilles et neurones.
Quinze heures sonnérent au clocher. Il devait rendre son rapport le lendemain. Il ne lui restait donc que peu de temps pour découvrir le pot aux roses dans cette affaire qui, il le préssentait, risquait ou de lui rapporter très gros, ou de le conduire à sa perte. Autant les dossiers précédents ne l'avaient pas perturbé le moins du monde, autant celui-ci le troublait. Cette enquêter sur les pratiques d'un grand chef l'avait conduit aux meilleures tables du coin. Habitué à écouter derrière les portes, il devait aujourd'hui écouter derrière les assiettes, scruter l'agencement des meilleurs mets, épier les moindres faits et gestes des serveurs, lire dans les yeux du sommelier et déceler, à travers des dégustations pantagrueliques, le savoir-faire du chef... LE chef, dont la recette du velouté de porc était tenu secrète ! Rude épreuve, qui fusionnait à la folie son métier et son addiction. Sur le chemin de son bureau, il se résolut à ne pas s'asseoir au salon de thé et se contenta d'emporter quelques douceurs pour le goûter. Deux éclairs, un chou et un mille-feuille conviendraient parfaitement pour faire passer le reste de Paris-Brest de la veille et la démotivation profonde de se remettre au travail.
Une fois débarassé à grand peine de sa pélerine, il s'assit devant l'ordinateur. L'air était saturé, les gouttes lui coulaient de plus belle au dessus des sourcils. L'écran s'éclaira, nimbant son visage congétionné d'un halo bleuté, lui conférant une couleur étrange, entre la pourpre cardinalis et la lividité mortuaire. Il était violacé.
Dix sept heures, déjà ! Fritz savait que le challenge serait tendu mais possible. Il avait pris la précaution de tout sauvegarder sur la clé USB et d'effacer le disque dur de l'ordinateur afin déviter toute fuite. Tout. Tout tenait sur cette clé minuscule, les rapports, les images, les quelques vidéo, les propos enregistré à la sauvette dans la salle du restaurant. Il ne lui restait que la nuit pour mettre au propre out son travail. Il avait l'habitude de travailler à flux tendu et comme à l'accoutumée, il avait attendu la dernière minute ; il ne travaillait jamais si bien que dans l'urgence.
Après avoir entamé la première cueilléré de Paris Brest, il saisit la clé USB enfouie dans le fond de la poche. A cet instant précis, une perle salée lui glissa dans l'oeil droit. La saturation du liquide le brûla, l'empêchant d'aboutir le geste de connexion de la clé à l'ordinateur.
Il se leva et gagna la salle de bain pour passer un filet d'eau fraîche sur son oeil. Dans la précipitation, il garda la clé à la main. Lorsqu'il s'en rendit compte, déjà arrivé au lavabo, il ne voulut pas faire demi tour. Il posa délicatement l'objet sur l'émail blanc, faisant attention de le tenir éloigné du robinet. Il saisit un gant, permit à l'eau de couler, humecta son oeil et dans la foulée, profita pour se rafraichir le visage. Cela lui fit grand bien. Il attrapa une serviette qui frola la clé.
Une fois le visage séché, ses yeux croisèrent ses yeux, ceux du reflet dans la glace au dessus du lavabo, il comprit ! Il regardait maintenant fixement ce que lui renvoyait la surface argentée du miroir, l'eau sale de la baignoire qu'il n'avait pas vidée la veille. Il venait de trouver la solution...

 

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5 décembre 2010 7 05 /12 /décembre /2010 17:51

Le P’tit Jeannot, surnom qu’il arborait depuis sa plus tendre enfance, ne réussissait pas, décidément pas, à se faire au bizarre prénom de cette jolie petite Turque à qui il avait décidé de donner ses faveurs. La première fois qu’il avait entendu nommer cette élève par la maîtresse, il en était resté coi. Enfin, était-ce là une façon de désigner une jeune fille ? « Belles cuisses » !  « En voilà un drôle de prénom » avait-il pensé, outré qu’il était, eu égard à cette partie de la femme qu’on a  peine évoquer à  six ans. Certes, le P’tit Jeannot brillait plus des feux de l’amour que des lueurs de l’esprit. Mais tout de même, en mobilisant le maximum d’énergie encéphalique dont il disposait, ce surnom le choquait.

C’est vrai, elle était belle, « Belles cuisses », fine, les cheveux noirs de jais, les yeux finissant en douce amande, la pupille couleur préférée de l’écureuil ; sa douceur, sa curieuse façon de prononcer les mots en français produisaient en P’tit Jeannot un je ne sais quoi incessant de fascination, d’envie et, osons le mot, d’amour d’enfant.

Le P’tit Jeannot ne rêvait que d’une chose depuis qu’il avait vu arriver en classe celle dont le prénom n’avait de cesse que de l’intriguer : prendre la main de « Belles cuisses », déposer un bisou sur sa joue douce, il le supposait, et dorée à point, il l’avait remarqué avec une certaine gourmandise.

Il avait réfléchit aux différentes stratégies pour parvenir à ses fins : demander à maman de l’inviter à manger, faire ce que demandait la maîtresse à sa place, lui offrir son super stylo « John Cena », lui faire visiter le parc d’à côté façon tour opérateur, avec des idées de jeux partout et un goûter à la clé…

Cependant plus il avait d’idées, plus il se sentait égaré… il n’y arriverait pas.

Après un temps de réflexion, à l’évidence, préconiser la simplicité était la seule vraie et bonne solution. Il s’y attela, rassemblant ses forces. Une hésitation le tétanisa. Pourtant, l’enjeu était tel qu’il réussit à outrepasser son trac passager, Il retrouva le soupçon nécessaire de courage et le peu de culot dont il était pourvu. Alors, tendu à l’extrême, dans ce jardin botanique que la classe était allée visiter, Le P’tit Jeannot sentit son cœur battre plus fort que les tambours du Bronx. Il lança : « Dis Belles cuisses », puisqu’ainsi il devait l’appeler, « quand je serai grand, je me marierai avec toi ».

A cet instant précis, faisant volte face, la petite fille pénétra son regard dans le sien jusqu’à la dernière synapse et, comme la chouette à la porte de grange, elle cloua Le P’tit Jeannot cruellement sur place : « moi pas belles cuisses, moi… Belkis ! »

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28 novembre 2010 7 28 /11 /novembre /2010 20:52

Luis était là, l’esprit vide, l’œil glauque, assis au bord du lit, pris d’une sourde douleur dans le bas du dos. La demi bouteille de whisky de la veille, précédée par un frugal repas, arrosé toutefois d’un nombre peu raisonné de  ballons de beaujolais nouveau avaient laissé quelques traces brumeuses sur ses synapses  faiblement opérationnelles pour l’heure.

 

Après un flottement de l’esprit dans les vapeurs d’alcool qui tardaient à se dissiper, il se souvint douloureusement  de la raison de cette cuite aussi monumentale qu’imprévue… L’arrestation, les coups et invectives, la fouille au corps sans ménagement au poste. La cerise sur le gâteau, ou plus exactement biscuit dans le calice, délicate métaphore, avait été ce jeu incessant, trois heures durant du toucher rectal par ce flic pervers, ancien des stups, relégué au commissariat du coin après enquête de l’IGS pour faute professionnelle grave.

 

Il avait été nécessaire à Luis, après un tel moment, de noyer l’effroi des sévices subits dans une quantité d’alcool qui ouvre à l’oubli dans l’instant mais qui sait se rappeler de façon fort pénible aux bons souvenirs de celui qui abuse.

 

Luis avait tant subit d’outrages et sa gueule de bois était telle que malgré un exercice fastidieux mais méticuleux de rappel de mémoire,  il ne parvenait pas à se souvenir ce qui lui avait valu cette arrestation ? Pourquoi cette bande de flics lui était tombé dessus alors qu’il se baladait tranquillement au jardin public, à la faveur des derniers soleils doux de la saison. Pourquoi arrivé au commissariat, il avait été livré à ce malade qui n’avait de cesse que de préconiser le finger fucking.

 

Certes, Luis n’était pas vraiment un communiant… il en avait vu beaucoup, lors de soirées dans lesquelles il se trouvait égaré sans plus de conviction que de motivation. Souvent invité, de par son métier, à boire un verre, à manger un morceau, voire à prolonger le repas par quelques substances illicites, Luis pouvait se trouver dans des milieux sociaux aussi hétéroclites que variés, raves de jeunes facebookers abrutis de décibels, happening d’artistes dézingués ou encore nuits de la Jet Set où la consommation de blanche était monnaie courante.  

 

Pour autant, était-il coupable de quoi que ce soit ? Il avait beau fouiller dans les recoins les plus profonds de ses souvenirs… Rien ! Rien n’indiquait  pourquoi les condés lui en voulaient à ce point. C’est à ce moment que la sonnerie du téléphone retentit, lui jouant  djingle bell sur le bourdon de sa cathédrale interne, faisant exploser la céphalée latente comme les feux d’artifices les plus fastueux que les tours opérateurs vantent dans leurs catalogues.  Luis décrocha, nauséeux, la migraine bien assise maintenant.

-       Allô, Luis ?

-       M’ouais…

-       C’est toujours OK pour 15h ?

-       Euhh…

-       Quoi, y’a un blème ?

-       Non, non… mais…

-       Mais quoi ?

-      

-       Allô ?

-       Pas en forme…

-       Tu te fous de moi ! L’heure et le lieu, c’est TOI qui les a fixés !

Luis n’eût pas le temps de rétorquer. A l’instant précis où il allait expliquer ses problèmes de la veille et les conséquences que cela avait eu, un  flash le surprit.  Flash mental, engendré par les derniers mots de son interlocuteur,  qui recomposait tout ce qu’il cherchait depuis un moment.  Il raccrocha brutalement, se leva pour enfiler à la hâte un pantalon et un sweet.

 

L’instant d’après, il était au parc Monceau, en bas de chez lui, se hâtant vers la roseraie où il avait réussi à dissimuler les vingt  petits sachets de blanche, juste avant son arrestation. Malgré le long moment passé au poste, malgré la fouille, malgré les baffes… le flic sadique n’avait pas réussi à le confondre, à obtenir les aveux de celui que son meilleur ami avait balancé. Dépité, le keuf avait lancé :

-       Obligé de te relâcher, salopard, mais ne nous prend pas pour des cons. Tes mic-macs, on les connait… et on t’aura !… dès demain, je te mets les chiens au cul. Ils sauront bien repérer où t’as planqué la chnouf… crois-moi, on t’aura…

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26 octobre 2010 2 26 /10 /octobre /2010 09:00

Les voyages sont toujours d'étonnantes expériences sociologiques. J'attends mon train en gare de Montaparnasse... 2h15 devant moi ; de quoi pouvoir me poser devant une collation qui permettra à la fois de me sustanter et de passer un peu de temps. Installé seul à une table, je voisinne (jouxter) deux messieurs, discrets, qui dégustent leur pavé de boeuf en sirotant un rosé de Provence. Leur conversation est audible, forcément, proximité oblige, mais nullement gênante car ils prennent le soin de ne pas pousser leurs voix outre mesure, affichant ainsi la discrétion du savoir-vivre.
A ce moment, surgi du brouhaha de la salle pleine du restaurant, la voix d'un pré-ado se fait entendre.  Je lève la tête, scrutant le court horizon des lieux et tombe plus que rapidement sur la source sonore. Il est là, assis à une table, accompagné de ses parents et de celle qui doit être sa soeur. Légérement en diagonale par rapport à ma table, six à sept mètres plus loin, je ne devrais normalement pas entendre le son de sa voix.Grosses lunettes cerclées de noir sur le nez, cheveux courts en brosse, l'acnée prêt à grêler le visage, et dentier en avant... figure emblématique du premier de la classe. Il parle fort, d'une voix qui a déjà quitté l'enfance mais qui peine à passer au stade supérieur, celui d'adolescent. Il le sait, il compense. Voix forte, forcément, puisqu'il est homme en devenir. Forte, oui, mais aussi, et c'est le handicap, fortement métallique, produit d'une mue au travail encore inachevé. Curieux mélange où les harmoniques enfantines n'ont pas encore cédé le terrain à la gravité de la voix mâle. Sur de son fait, en passe de prendre le pouvoir sur ce monde, conforté par les parents qui ne pipent pas, admiratifs qu'ils sont de voir leur petit devenir homme, il parle haut et fort et maintient bien la chose. Je sais tout de sa vie, tant il est insistant. Il s'adresse à la mère, apostrophe le père, et se veut pédagogue avec la petite soeur. Futur adulte certes, mais il s'y croit déjà ! Le bruit de fond est moindre, la salle se vidant... il ne réalise pas, pris qu'il est dans son monde, maintenant la sonie de sa voix toujours à même intensité. Fatigant ! Il me livre les détails de sa vie pré-pubère. Père et mère l'accompagnent, à peine plus discrets, mais tellement moins diserts, cela est moins pénible. Ce calme de la salle est vraiment relatif, troublé en permanence  par le loghoréïque à voix de mutant. Le flux est continu, fatigant, épuisant. Il connait tout de tout, a des avis sur tout ! J'imagine d'ici l'élève potentiel, qui génère à coup sur la crainte de l'enseignant, noyé sous les paroles, et l'ire de ses pairs, agacés par ses mots. Inondant les premiers d'idées toutes reçues, et les seconds enfin, de sa fatuité. Le haïr à coup sur, à moins qu'on ne le moque, et c'est bien mérité tant il est arrogant, bouffi de certitudes, cet Agnan d'aujourd'hui, sur de lui, peur de rien, se croyant seul au monde au milieu de la foule...
Manger tranquillement dans la salle de restau, même s'il y a le bruit que font tous les clients, certes, tant que le flot de mots n'inonde pas ma table... mais subir la contrainte de cette apocalypse du gamin trop prolixe m'a envahit l'esprit, m'a gâché le repas. Pouvoir un peu souffler, dans ces conditions, relève du challenge... ou de l'abnégation. Une chose est bien sure : Je jure sur la tête de ceux qui me sont chers, que la prochaine fois, j'obture d'un choux fleur, le clapet du parleur !

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16 octobre 2010 6 16 /10 /octobre /2010 19:48

Combattre le moment de blues d'après manif, tel était l'objectif difficile que je m'étais assigné pour cette soirée où, une fois de plus, je regagnai la maison vide. Quelques restes traînaient dans un réfrigérateur nettement moins sollicité qu'auparavant. Envie de rien... cuisine automatique puisque je m'étais résigné à vivre, faute d'avoir eu le courage d'en finir pour de bon. Motivation inversement proportionelle à ma charge pondérale qui en avait pris un sérieux coup ces derniers mois pour cause de bibines et apéros irraisonables. Bref, la lumière du jour m'était blafarde, la fatigue de la marche m'assaillait, au point de me faire tirer la patte plus que de raison. Pas envie d'apéro ce soir là, trop vanné, trop pas bien. Le regard vague scrutant les différents rayons plus ou moins garnis à la recherche d'un improbable coupe-faim, je tombai en arrêt devant un sachet, acquis quelques jours avant, dont le souvenir s'était dissous dans les mille préoccupations du moment.. Le coupe-faim attendu était là ! Il allait même s'avérer être plus qu'une nourriture terrestre. Je le déballai, sortis un petit récipient de verre dans lequel je l'installai, le garnissant de surcroît de quelques morceaux de pommes reinette du jardin. J'enfournai le tout et m'attablai pour attendre en reposant mes jambes. Le temps d'avaler un reste de salade de la veille, la chose était cuite, dégageant un parfum discrètement agréable. Saisissant le creuset brûlant, je sentai doucement remonter un moral défayant. J'avais sous les yeux la beauté simple du met sans artifice, bullant d'une graisse discrète, sous l'effet de la chaleur intense, par les quelques trous percés à la surface. Les pommes étaient dorées, souples, simples elles aussi. Maintenant dans l'assiette. J'attaquai du couteau, découpant un morceau fumant de vapeur odorante. Patienter un instant, pour ne pas se brûler, me laissa le plaisir de la contemplation. Ce fut enfin le temps de porter à la bouche le précieux morceau. Il était souple, cuit à point, moelleux à souhait, goûtu en diable, avec des saveurs distinctes, très finement dosées. La douceur de la pomme accompagna le tout. Ni poivré en excès, ni trop salé non plus, l'oignon bien découpé, la sariette aussi donnaient à l'aliment ce goût de reviens-y  que savent mettre en oeuvre les très bons cuisiniers. Tudieu qu'il était bon ce morceau de boudin qu'un artisan-boucher avait confectionné avec amour je pense, tant je fût régalé. Un peu de sang caillé pour se sentir revivre, j'avais atteint le but que je m'étais fixé...

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19 septembre 2010 7 19 /09 /septembre /2010 19:31


L'heure du thé était passée depuis longtemps. Assis sur le ponton face à la rivière, je fixais l'onde d'un regard incertain. Un léger courant emportait mollement les feuilles tombées d'un automne précoce. Le chatoiement des reflets du aux rayons du soleil couchant était passé ; Les violet, rouge, orangé et noir d'un ciel embrasé avait progressivement fini de s'estomper. L'entre chien et loup commençait à venir. Seul, dans la pénombre, les pieds au ras de l'eau, les yeux fixés sur la surface, maintenant noire, qui baignait les bateaux, je ruminais ma solitude. Ma vie avait été douce durant ces trente deux ans à ses côtés ; trente deux ans de bonheur, trop tard réalisés, où étaient apparus le premier garçon, puis quelques année après, le second. Lisse et douce comme une soie, je pensais finir ma vie ainsi, auprès de celle qui avait été, et reste, le seul amour de ma vie, sur le tissus des jours dont aucune déchirure n'avait entamé la trame. Maintenant, je relisais sans cesse le livre de notre union pour comprendre pourquoi, ou plus exactement comment, nous en étions arrivés à ce jour où tout a basculé, ébouillantant mon âme comme la tasse renversée d'un café trop brûlant. Longtemps je suis resté à chercher à comprendre, les yeux toujours rivés, dans la pureté d'une nuit sans nuages, sur la surface où naissaient, l'une après l'autre les image d'étoiles... 

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