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  • : Mon objectif est d'explorer l'inconnu d'une vie nouvelle, grâce, entre autres, à l'écriture. Le ton restera le même; souvent impertinent, parfois cynique mais toujours en tentant de garder ce qui nous permet encore de vivre dans ce drôle de monde, l'humour, dans tous ses états.
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22 décembre 2010 3 22 /12 /décembre /2010 09:43

Albert Noël posa le stylo à bille sur le bureau. Il avait enfin biffé la dernière adresse de distribution des cadeaux. Il réalisait combien la crise rongeait la société. Communément, il lui fallait onze bons mois pour lister, enregistrer, vérifier et préparer les milliards de présents à répartir en vingt quatre heures chrono du Nord au Sud et d'Est en Ouest. Cette fois, moins de six mois avaient largement suffi. Certes, il avait gagné en repos, en temps de farniente comme en sérénité sur le temps de travail. D'habitude, il fallait tout faire à la hâte, les rennes à vacciner, le traineau à entretenir, tous ces cadeaux à emballer, un à un ! Pour autant, la vacuité nouvelle ne l'arrangeait pas tant que ça... Moins pour lui même que pour ses associés.
Il avait senti que le changement les avait touché aussi. Les rennes avaient du temps libre. Un an auparavant, chacun s'efforçait de donner le meilleur de lui même en s'entrainant quotidiennement de façon forcenée, rentrant éreinté à la tombée du jour, n'ayant qu'une envie, celle de manger un morceau et de retrouver l'étable, sans autre forme de procès.  Cette année, les rennes s'étaient mis à discuter entre eux car ils avaient bien perçu, eux aussi, les conséquences de la crise. Moins de commandes, donc moins de colis à transporter ; moins de colis, donc moins de poids du traineau ; traineau plus léger, donc moins d'effort à fournir et, par voix de conséquence, moins d'entraînement à faire... avec, conclusion évidente, du temps disponible.
Pour la première fois de leur vie, les rennes se rencontraient réellement, autrement qu'en binôme attelé et haletant. Une fois plus ample connaissance faite, la discussion fit progressivement place à la grogne, puis la grogne aux revendications et finalement aux doléances. Il n'avait pas fallu beaucoup de temps pour que les cervidés réalisent l'état d'asservissement dans lequel les avait mis Albert Noël. L'ire montant rapidement, ils décidèrent de se syndiquer sur le champ. Fleur de cactus, la benjamine, enclencha le mouvement, poussant les plus vieux à ne pas se dégonfler. Certains d'entre eux craignaient un peu de se faire remonter les rênes par Albert qui était un vieux briscard à qui il ne fallait pas en remontrer.
Une fois que le dernier renne eût paraphé l'adhésion, ils se réunirent en assemblée générale extraordinaire, afin de convenir des nouvelles dispositions de travail et des conditions animales auxquelles l'associé majoritaire, mais aussi patron devraient maintenant se plier. Tout fut passé en revue, de la pénibilité à l'âge de la retraite, de l'amélioration des menus de la cantine au harcèlement zoophile. Il y eut même une demande complètement insensée : l'installation d'un urinoir dans l'étable, au simple prétexte que le patron en possédait un dans son bureau. A l'instar des hommes, les rennes qui se syndiquent ne trouvent pas toujours la cohérence de fond nécessaire à faire plier celui contre qui ils luttent. Ce qui devait arriver arriva.
Lorsque les rennes entrèrent dans l'arène pour fourbir leurs armes avec Albert Noël, la cohésion était fragile, trop fragile. Albert laissa parler chacun, puis comme l'avait affectueusement surnommé les rennes de la première heure, les vieux, les fidèles, les dociles, "le père" prit calmement la parole. Oui la crise était là, le mal être aussi, avec son cortège de plaintes et de récriminations, mais il fallait faire avec. Pas d'autre solution. Il suffisait de réfléchir un peu. La situation était tendue et ce n'était pas le moment de perdre une réputation millénaire. Que feraient les rennes si les hommes se mettaient à ne plus croire au Père Noël ? Les rennes se sentirent déstabilisés mais l'estocade les cloua : en cas de manifestation, suppression de la prime de croquettes !
Albert avait eu du mal à encaisser l'idée de la crise et des dégâts collatéraux, il ne se sentait pas prêt à ré encaisser un mauvais  coup de plus. Toujours d'une voix calme mais d'une fermeté sans appel, il renvoya chacun à sa stèle, intimant l'ordre de se tenir prêt pour le départ, maintenant imminent. Chaque animal partit en traînant les sabots et en ruminant.
Malgré son calme apparent, Albert Noël bouillait intérieurement. Lui faire ça, à lui, à ce moment là ! Quel culot ! Pris dans sa contrariété, il alla se préparer, enfila sa houppelande, peigna avec soin le postiche blanc qui lui masquerait bientôt le bas du visage, passa ses bottes à la graisse de phoque ; touche finale, il se mit un peu d'eau de toilette sur les joues, pour masquer l'odeur d'attelage des trois cents rennes nécessaires à la traction du traineau.
De leur côté, les rennes étaient très mécontents d'avoir été ainsi éconduits, ils fulminaient. Bref, le départ s'annonçait nettement moins gai que les années passées. Albert Noël sortit, préoccupé. Il attela un à un les rennes en s'efforçant de faire la check-list habituelle. Tout était bon... et pourtant ! Les rennes semblaient boudeurs mais prêts, les skis du traineau fartés à souhait, les cadeaux dans les hottes, triés par fuseau horaire. Albert Noël s'assis, lança l'ordre de départ. Le convoi s'ébranla doucement, montant vers le firmament, de plus en plus vite pour atteindre dans la stratosphère sa vitesse de croisière.
Albert Noël conduisait l'attelage comme à l'accoutumée. Cependant, son esprit n'était pas serein. Rien à voir avec les desideratas de ces stupides animaux se dit-il. Soudain, une étincelle lui traversa l'esprit : la météo ! Il avait oublié de consulter la météo avant le départ. Lui qui avait relégué son GPS, parce que trop fantaisiste et souvent aberrant, se dirigeait depuis, comme aux temps jadis le faisaient les marins, grâce aux étoiles. Mais voilà, il fallait préalablement s'assurer d'une météo propice sinon, cela pouvait s'avérer catastrophique. Pris par la contestation des rennes, il avait omis de vérifier ce point crucial et ne sachant pas qu'une éclipse de lune transformerait la voûte céleste ce soir là, il dévia de sa route. Les rennes savaient, eux ! Mais aucun n'avait pipé au moment fatidique, trop contents de pouvoir rendre la monnaie de la pièce à celui qui les avait tancé. Aux dernières nouvelles, le traîneau erre  encore aux confins de Bételgeuse en un road movie bien triste. Alors, petits enfants, dites vous que si vous n'avez pas de cadeau cette
année, c'est à cause de la crise, cela vous permettra d'attendre ce Père Noël auquel vous croyez encore.

 

betelgeuse.jpg

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commentaires

L
<br /> L'amer Noël.<br /> <br /> <br />
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A
<br /> Encore une belle histoire de l'oncle "Patrick"<br /> <br /> j'aime bien<br /> <br /> alain<br /> <br /> <br />
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